UNE BELLE TRANCHE DE RAMON

Ramon PipinJeudi dernier au Café de la Danse, on peut dire que les chanceux qui ont eu le privilège de pouvoir y assister se sont payés une belle tranche de Ramon… Pipin ! En effet, cinq mois après sa dernière performance notre Frank Zappa du 8ème arrondissement récidivait à nouveau dans cette salle sold-out chauffée à blanc. 14 musiciens pour trente chansons et plus de deux heures de show. Mais au-delà des mathématiques, derrière tant de joyeux calembours et d’érudition rock, il y a surtout l’artiste, son amour du beat et sa merveilleuse utopie sonique, cet esprit aussi punk que corrosif auquel nous vouons toute notre admiration…mais pas que !

Ramon PipinVu de l’extérieur, si l’on décortique le concept ce n’est pas terrible. Déjà tout ce cirque n’est absolument pas rentable avec 14 musiciens, 14 cachets, 14 per diem. De surcroit, la star du show est PMR, un peu comme un Stevie Wonder mais avec les jambes, alors forcément pour danser le mashed potato comme James Brown, ce n’est pas terrible. Enfin, dernier obstacle : une pénurie latente de tubes consacrés au Top 50 de chez Deezer et Spotify avec une notoriété streaminique au moins équivalente à celle d’un « Kao Bang » d’Indochine, par exemple. Fort heureusement, un peu comme dans la chanson de Gainsbourg, vu de l’intérieur c’est une toute autre affaire. Et c’est justement tout ce qui fait tout le charme de Pipin. Au tout premier plan il y a un amour illimité pour la musique, au sens Love Unlimited Orchestra mais en version rock et surtout sa parfaite connaissance de ses multiples chapelles. Mais tout cela n’aurait aucun sens sans ce qu’il faut bien qualifier de talent : écriture, composition, arrangements, instruments, voix et choix de s’entourer de musiciens de très haute qualité, chez Pipin rien n’est laissé au hasard. D’ailleurs cet iPad prompteur qui l’accompagne en permanence en concert  peut en attester tant il est nécessaire car avec un set de 30 chansons extrait d’un catalogue de 3000 compositions la mémoire peut parfois buguer. Mais le plus bluffant chez l’ex lider maximo d’ ABDD et d’Odeurs c’est son sens si exercé et si assassin des mots, alliant provoc, rire et émotion. S’il fallait transcrire ces chansons en BD, cela ressemblerait sans doute aux Dingodossiers du regretté Gotlib. Et ce soir sur cette scène du Café de la Danse il le prouve à nouveau.

Ramon PipinDe la dérision exacerbée de « Une chanson ennuyeuse », qui ouvre le show, à l’emblématique et festive « Que c’est bon » en hommage émouvant à sa compagne Clarabelle hélas disparue qui l’interprétait à chaque concert, le show Pipin est un joyeux tourbillon qui nous entraine sans jamais perdre son souffle. Au fil des titres, on passe des rires aux larmes et parfois les deux en même temps, comme cet « Intérieur Queer » où Ramon se maquille peu à peu au gré de la chanson, pour finir avec son rouge à lèvres et son maquillage à ressembler au Serge Gainsbourg de la pochette de « Love On the Beat ». Certes, on aura compris que dans les mots l’imagination et l’humour sont aux commandes, mais c’est toujours au service de la musique. Et elle déménage, à l’instar du bien nommé « Joe Feedback » aux cojones de métal ou sur la funky « Je promène le chien ». Un petit coup de nostalgie odorifère avec la franchouillarde au 15éme degré « Youpi ». On succombe à la new wave assumée de « Budapest », comme à la nostalgie des violons d’« Eleanor Rigby » de l’émouvante « Dans le tiroir du bas ». Pipin prône à juste de titre le sarcasme en art de vivre et le prouve avec la cynique « Mort devant la télé », la perfide « Ça m’a fait plaisir » … sous-entendu d’apprendre la disparition d’une de ses accointances, forcément honnie, sans oublier la cynique et bien fun « Mes funérailles » en auto-irrévérence. La force de Pipin c’est aussi d’oser intégrer des chansons inédites comme la fun « Septuagêneur » ou l’égo trip « Le Ramon Pipin band » en écho à son fameux « Ego dames ». Mais là où la chutzpah de l’artiste devient la plus sensible c’est lorsqu’il entonne ce « Pitchi poi » qui ose dénoncer la Shoah sur un mode guilleret, face à la sale vague de l’antisémitisme qui ne cesse de monter. Pour ces multiples raisons et bien d’autres encore, toutes ces belles tranches de Ramon mériteraient largement d’être remboursées par la Sécu, vous ne trouvez pas ?

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