FUNKY TINTIN EN CASAMANCE

african kidsCela participe à la magie de Gonzomusic, depuis ses quasi huit ans d’existence ce webzine participatif et sans pub m’aura permis bien des rencontres réelles… ou virtuelles, à l’instar de Michael Fradji Memmi musicien, photographe et écrivain, qui se revendique SDF depuis 1985 et qui enchaine les tours du monde. Cette année 2011, il est en Casamance pour accompagner en tournée le chanteur Talibé Diallo et cela ressemble à s’y méprendre à une aventure de Tintin reporter… mais en furieuse version funky. Voici son très beau récit.

Michael Fradji Memmi

Michael Fradji Memmi et Baba Coyate ( de la dinastie griot Coyate)

Par Michael Fradji MEMMI

 

Nous sommes en Casamance, l’année 2011… La Production Meti-Yeti nous a organisé une série de concerts en Casamance, la Jamaïque sénégalaise. Nous sommes deux musiciens mercenaires à accompagner Talibé Diallo, le chanteur-compositeur-guitariste aux longues nattes tressée. Ses cinq vinyles de musiques Folk d’Afrique de l’Ouest, lui ont assuré une solide renommée régionale, une rente de petit commerçant , un fan club national et une arrogance frisant le mépris. Zambo Dit- Mambo, le percussionniste béninois est un lutin malin toujours ébouriffé, vite devenu mon complice. Je suis le bassiste, seul étranger et cul blanc de notre épopée. Zambo et moi, assurons les chœurs en anglais, français, espagnol, séné-gaulois, dialectes Peul, Mandingue et Wolof, que j’apprends en phonétique, sans en comprendre le sens.

J’aime cette aventure partagée avec Zambo qui gesticule joyeusement avec son Djembé creusé dans un tronc d’arbre et bordé de petites cymbales métalliques. Il ne sait s’empêcher de danser et sauter, habité par un esprit enfantin, énergique et farceur. À chaque fois, cela enrage le chanteur dont l’ego surdimensionné, exige que nous restions assis derrière lui, dans l’ombre, discrets et transparents. Le seul projecteur est fixé sur lui, les reflets doivent nous suffire. Mais dès les premières notes, Zambo Dit-Manbo décolle du beau tabouret couvert d’une peau de mouton, que la production lui a fourni mais qu’il devra rendre au père d’une assistante. Occidental et pâle, mon fessier se contente d’un coussin rugueux, posé à même mon ampli qui surchauffe. Ainsi installé, les infrasons de mes quatre cordes de basse, me pénètrent, remontent et fusionnent avec les notes captées par mes oreilles.

Zambo Dit-Mambo

Zambo Dit-Mambo

Dentition de carnassier en avant, mon Zambo jaillit de son siège et confronte le public qui ne sait s’il va les manger ou les étreindre. Talibé possède une technique de guitare très particulière qui s‘aide d’onglets métalliques et des bracelets de clochettes. Il est aussi un escroc radin qui chipote et grignote sur tous nos frais et nos cachets. Meriga, une de ses jolies et volumineuses épouses tient les comptes. Chaque vendredi, drapée boubou empesé-wax, elle nous rejoint en province au volant d’une voiture de nabab conduite par un cousin culturiste et rapper. Elle apporte nos payes toujours décevantes, des excuses usées, des promesses jamais tenues et de l’herbe à fumer.

Avec Zambo et Talibé, il est inutile de se débrider les tympans, de s’acclimater à l’acoustique et au public. Dès la première note de la première mesure, ils sont totalement inspirés et aspirés…. Et moi avec. Cette faculté d’entrer si facilement, simplement par la grande porte, dans la musique me ravit. Avant les concerts, nous partageons toujours quelques moments magiques, accroupis autour d’un feu, auprès duquel chauffent la peau des tambours et les accordent. C’est le moment du thé vert et âpre et des joints qui précèdent les improvisations. Sous les clairs des lunes, j’oublie toute technique. Je retrouve l’innocence de mes premiers émois d’enfant, quand je m’initiais aux percussions avec deux couteaux de cuisine sur une maquette jouet de station-service en contreplaqué.

Pour la fin de cette tournée au Sénégal, Gambie et Guinée, les promoteurs ont contracté un chauffeur et un technicien à tout faire. La fourgonnette est une pièce de musée avec des ressorts vicieux qui jaillissaient des sièges en loques posés sur un sol déchiqueté par la rouille. Tout est rafistolé et moisi.

le tour bus

Le tour bus

Collées sur le pare-brise, les têtes décalcomanies des guides spirituels, épient tous nos faits et gestes. Ici on ne plaisante pas avec cela. Sur le toit, supportant les guitares et les percussions, une galerie récupérée tient par la grâce du Prophète et des courroies épuisées. La Casamance, verger du Sénégal, est séparée de Dakar et du Nord du Pays par l’étrange Gambie. Elle a sa propre guérilla pour l’Indépendance de la Casamance. Les fréquents accrochages entre militaires fatigués et guérilleros mal armés, sont faibles en pertes humaines. Les indépendantistes passent la frontière limitrophe et entrent en Guinée Bissau, louer aux soldats guinéens leurs armes, juste le temps d’une opération.

Je découvre, au sortir d’un virage, des bidasses qui roupillent allongés sur des canons et sous des véhicules blindés  et qui ne bronchent pas. Il arrive que nous dépassions des Unités Anti-drogue. Larguées en pleine brousse et sans véhicule, elles sont composées de deux civils, qui assis sur le bord de la route, attendent leurs proies fumeuses de la traditionnelle Ganja décrétée illégale par les toubabs. Ces paires de flics sont avides et à corrompre, mais il faut savoir comment et combien leur proposer. Quatre rastas aux longues tresses et un vieux toubab tout blanc et chevelu, dans une camionnette en loques, ça attire leur attention. Chargés d’une pochette bedonnante d’herbe nous avons voulu entrer en Gambie sans être contrôlés. Ainsi, nous suivons la Mercedes du guide à travers la brousse. Il vit de la vente des liqueurs, revues de cul, denrées rares ou illégales, bijoux qu’il passe des deux côtes de la frontière. Nous empruntons des chemins défoncés et rouges de poussière bordés par des pieux de bois noir qui encadrent les champs et les vergers. J’y vois dans leur taille brute, des animaux, des elfes, gris, noirs sanguins. Tous m’interdisent de photographier une zone arborée et dense. C’est le Bois Sacré qui doit garder ses secrets.

Hier, nous concert fut annulé à cause d’un simple câble qui avait fondu et que les techniciens avaient essayé en vain, de ressouder avec une batterie de camion. Après une nuit de frustration, il est venu le moment des recommandations et de reprendre la route.deco

« – As tu bien planqué la ganja ?’

– Dans mon slip !

– C’est ça l’odeur ?

– Ne les laisses surtout pas mettre les mains dans tes poches, leur truc est se de coincer des graines entre les doigts et les ressortir en t’accusant.

– Une simple graine leur suffit ! »

Cinquième barrage. Posés sur leur gros culs, les inspecteurs nous font juste signe de nous garer sur le bas-côté et attendre. Nous cuisons, figés et muets, osant de furtifs regards dans les rétroviseurs fendus. Les deux ripoux papotent et nous ignorent avant de nous convoquer un par un et avec nos affaires. Mes collègues passent par la fouille et les questions, mais mon tour ne vient pas. Privilège d’étranger ou punition bonus dans l’étuve de tôle. J’aperçois le petit groupe aligné devant les flics. Comme des sales gosses punis, ils regardent leurs pieds, leurs mains sagement croises dans le dos. Tous affichent leur soumission et leur humilité, sauf Zambo Dit Manbo qui ne peut s’empêcher de ricaner tout seul. Alors qu’ils inspectent nos bardas, je repère un petit tube de papier Kraft dépassant d’un de nos sacs à dos. De l’herbe oubliée et sous le nez des ‘Antidrogue’! S’ils la trouvent, j’imagine des avalanches de calamités. Fin de la musique et déportation, dépouillés et en prison. Immédiatement, je me mets en mode diversion et débride ma jobardise. Soudain, Je vocifère l’intro de ‘’Sympathy For the Devil ‘’ à m’en exploser la temporale. Je bondis sur place, j’essaye de décoller avec des moulinets de bras. Ensuite je sors un harmonica et m’essouffle en Ré. Interloqués, les fonctionnaires m’ordonnent d’arrêter sur le champ. Je ne les ai pas entendus. ils marchent vers moi et m’attrapent les mains.

« Il est complètement ‘Doff’ votre toubab ? », interroge le policier qui est torse nu. Quand du coin de l’œil, je constate que notre chauffeur a profité de l’intermède pour escamoter le coupable petit tube de papier Kraft, je me fige et m’excuse. Aux détectives désemparés, je confie que quand j’ai très chaud et que la pensée d’Allah m’envahit, il m’arrive de ces manifestations d’euphorie incontrôlables.

Ce soir-là, nous avons joué à Doualoulou,

Michael Fradji Memmi et les musiciens de Talibé Diallo

Michael Fradji Memmi et le groupe Civil Society Of Gorée qu’il a produit

invités à un diner de gala par la radio et les notables locaux, Talibé et Meriga sont partis avec la caisse, nous laissant sans le sou et livrés a nous-même. Dès le matériel rangé, la petite bande attaque les bières polonaises et les touristes espagnoles. Je suis las et fourbu. Nous avons passé plus de six heure sur la route, au lieu des deux annoncées. Je demande à être accompagné au Modibo Motel  qui, comme l’indique le planning, a un dortoir réservé pour nous. Le couple Talibé et Madame logeront, eux au Palace du Flamboyant à Ziginchor. Les organisateurs tout occupés à trinquer avec leur staff, m’annoncent rigolards, qu’il est trop tard pour un lit et me propose plutôt de boire et m’amuser avec les gazelles épicées. Les routes sont dangereuses et fermées par endroit, la nuit. Suivent d’épuisantes négociations. Les gendarmes alertes, s’offrent de me conduire en Jeep, là où nous irons finalement nous reposer et attendre l’aube. Nous pourrions alors rejoindre notre Motel pour une douche avant de repartir vers Rufisque, au nord. La Jeep nous a déposé devant le bungalow de l’Antenne Régionale de la Gendarmerie Nationale. Le cube de béton lézardé est plongée dans la pénombre. Devant un gros gardien nous attends dans le halo de sa lampe de poche. Est-ce un piège ? Un souffle paranoïaque m’effleure un court instant.

« -Suis moi. Tu es seul ? On m’a dit que vous étiez cinq.

– Oui, mais les autres ont préféré rester un peu plus longtemps.

-Je vous ai préparé un abri tranquille pour quelques heures. M’annonce t’il en ouvrant la porte d’une cellule. »deco

Les deux bougies qu’il allume, révèlent un espace sans fenêtre et un sol de terre battue. Avant de disparaître, le maton m’indique la pile de couvertures kaki, les deux cuvettes d’eau et la bonbonne d’eau potable et son gobelet de fer attache par un lacet. Dans le fond, près d’un nid de cafards affolés, il y a un trou a excréments qui empeste. Je flippe. Jamais je ne vais réussir à me reposer. Je ressors du poste et m’assied sur un pneu ou s’épanouissent les moustiques. J’ai envie de pleurer, d’appeler au secours. Le gros gardien me propose de partager sa bassine de couscous, puis un pétard. Adossé dans un coin, j’ai mal partout et le dos en feu. J’aperçois le garde s’installer sur une natte sous son bureau. À peine son bonnet de laine enfoncé, qui ronfle déjà. Je me promène alentour et cherche un café. La Place Principale tourne autour de la statue d’un lion vorace et de petits murets à la chaux écaillée et peinte aux couleurs du pays. Quelques matrones surement insomniaques vendent des fruits, des légumes, des carrés de Vachekiri et des sodas tièdes. Parmi elles, je remarque une très belle femme, élancée aux traits émaciés. Élégante et toute de noir vêtue, son allure la distingue des autres matrones aux tenues multicolores. Discrètement je prends une photo pendant qu’elle me prépare un café. Je me retourne pour vérifier la qualité de la photo volée. J’ai toute la scène sur l’image et la femme ne s’est aperçue de rien. Nous sommes en terre musulmane ou représenter les traits humains est souvent problématique quand non totalement interdit. Je m’allonge sur un minuscule patch herbeux au pied d’un baobab. Je m‘endors enfin et rêve de la dame en noir. Était-ce une reine africaine perdue sur cette place de village ? Un esprit ? Dans tous les cas, crois-moi, ou pas, j ‘ai toujours cette photo que j’ai montrée à mes amis, mais la femme n’y est plus, remplacée par un étal de flacons. »

Michael Fradji Memmi a réalisé toutes les photos qui illustrent cet article. Il réside actuellement en Asie et nous promet d’autres aventures à partager sur Gonzomusic.

 

 

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1 réponse

  1. Kruger dit :

    Impressionnant tu es très brillant et courageux !

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