EN CE TEMPS-LÀ…LES SIMPLE MINDS ÉTAIENT AU SOMMET DU MONDE

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Simple Minds 1986

Voici 30 ans, pour assurer la « couve » de son numéro 211, GBD était l’envoyé spécial de BEST( et de TF1) pour « couvrir » ce qui constituait alors l’événement le plus important de ce début d’année 1986, la tournée triomphale de Simple Minds sur les dates de Lyon et d’Avignon. Retour vers le futur radieux du rock écossais…

 

Jim KerrDans toutes ces années de critique-rock enchainées, on peut accumuler une ou deux frustrations. Des artistes qui nous avaient émus et qui explosent en plein vol, d’autres sur lesquels on aurait tout parié, qui se retrouvent injustement écartés par la l’implacable « biz machine ». Parmi mes frustrations, il faut compter Echo and the Bunnymen, sans doute à mes yeux l’un des plus précieux trésors cachés du rock british. Et Simple Minds. Il faut se souvenir qu’en ce temps là, soit au siécle dernier, Simple Minds était au sommet de son apogée rock, sur un pied d’égalité avec U2. Le fulgurant « Once Upon A Time » , leur 7éme LP était sorti depuis deux mois à peine et la formation de Glasgow, en ordre de bataille derrière son chanteur si charismatique, faisait vibre la France entière. Jim Kerr était alors un prodigieux rock and roll animal, galvanisant les foules de son rock héroïque si soudé au cours de la tournée hexagonale la plus ambitieuse jamais entreprise par le groupe.  Un double live enregistré à Paris l’été 86 intitulé « Live in the city of Light » documentera cette tournée légendaire. Un album plus tard, « Street Fighting Years » avec sa chanson sur Mandela et sa galvanisante chanson-titre, sonnera en 89 le chant du cygne de la prodigieuse formation de Glasgow…mais c’est déjà une autre histoire. Si vous le voulez bien revenons à « il était une fois…once upon a time »…Simple Minds en puissante version flash-back !

Publié en février 1986 dans BEST sous le titre :

SHOWS AU KERR

BEST 211 small

Photo by Claude Gassian

« Alive & Kicking » ? Pas des mots en l’air pour qui suit la tournée de Jim Kerr et ses Simple Minds, la plus bouillante de l’hiver. » Christian Lebrun

 

Sept ans de réflexion, sept albums – vous n’ignorez pas, bien évidemment, que « Sons and Fascination» et « Sister Feelings Call » étaient en fait d’une seule pièce – pour mûrir et conquérir … Once upon a time … What time is it ? Au fait; au top, il est l’heure de Simple Minds. Mais paradoxalement, et grâce à « Don’t Vou », Jim Kerr et son équipe de Glasgow apparaissent comme un groupe neuf, débauchant les adolescents épris de Depeche Mode et débordant U2 sur leur héroïque aile gauche. Et, pour sanctionner cette consécration, nos Écossais sillonnent le monde, distribuant les salves d’or du Nouveau Rêve ‘aux centaines de milliers de mains qui se tendent. Début décembre, j’ai suivi la portion française de ce tour triomphal. Quelques victoires d’étapes avant le succès final au vélodrome de Bercy …

Lyon, Palais des Sports

« Use the Force, Luke», si son micro était une lance-laser, Jim Kerr serait Luke Skywalker. La Guerre des Etoiles, ce soir c’est cette galaxie de briquets qui fait briller quinze mille paires d’yeux braqués sur la scène. « You look beautiful tonight », lance Jim avant d’entamer le set par « Waterfront ». Petits Lyonnais, vous avez fait fondre Jim Kerr ! Moyenne d’âge 14-20 ans, je n’ai jamais vu autant de craquantes Lolitas sauter, gesticuler, s’enflammer avec autant de grâce et de pêche sur un groupe de rock. Deux heures trente d’un bonheur insoutenable: j’ai traversé le gig dans une marée de corps parfumés et c’était magique. Imaginez toute l’énergie d’un pogo punky transmutée en un geyser de sensualité pacifiste. Vous avez dit paix? « And You/Yes you speak ta me tonight / and you say so-say so /That Once Upon a Time/When Love/Love was a white dove …» Lorsque la colombe des Minds étend ses ailes, ses vibrations sont gorgées de positivisme, Sur scène, les titres de « New Gold Dream », « Sparkle in the ~ Rain» et « Once Upon a Tim» s’enchainent et déchaînent des décharges d’adrénaline, Depuis Springsteen, j’avais rarement encaissé pareille secousse. Sur les stores vénitiens qui décorent la scène, Alan Wild, le responsable des éclairages, trace d’incroyables objets cubistes à la lueur de ses projecteurs micro-informatisés. Crinière afro taillée au sécateur, Robin Clark-alias madame Carlos Alomar’-rejoint Jim,. comme une coulée de lave, pour un vocal final dans la fièvre du gospel. Virage au black, nos Écossais glissent vers la mutation soul tandis que le Palais des Sports s’arrache du sol. Woooof!

Jim et Robin Clark

Photo by Claude Gassian

Lyon, Hôtel Sofitel

Minds à tous les étages: je retrouve Michael Mac Neil (claviers) et Charlie Burchill (guitares) au bar-penthouse avec Bruce Findlay (manager). Portrait craché en chassé-croisé de Spencer Tracy et de Woody Allen, Findlay mérite incontestablement le titre de manager le plus désopilant depuis Broadway Danny Rose, il incarne aussi l’extraordinaire cohésion qui lie les Minds depuis leur formation. Plus tard dans un bar écossais (sic !) Bruce m’offrira un morceau de bravoure Fellinesque en endossant un kilt pour démasquer l’imposture du patron. Givré, drôle et si énergique, l’Écossais est aux antipodes de la froideur anglaise, En fait, l’accent de Glasgow est un peu le même que celui de Marseille. Les Écossais sont des Méridionaux du nord. Alors est-ce vraiment une simple coïncidence si Charlie a une petite amie italienne? Soudainement il se met à tchatcher italien en accompagnant chaque mot d’un geste large. Charlie a peut-être du scotch dans les veines, mais il paraît plus latin que vous ou moi. Partager la langue de Celentano avec un Écossais dans un bar Iyonnais est un exercice très distrayant. On finit par se poser de drôles de questions: Ces mecs ont un Gulf Stream dans la tête ou Glasgow baignerait-elle dans un micro climat?

 

Lyon-Avignon by bus

 

Le car british dévore ses kilomètres d’autoroute. À bord on se passionne pour un match de foot ampexé qui oppose l’Australie à l’Écosse, Paul Kerr, le frangin tour manager règle les derniers détails du gig avec David son adjoint. Dans leurs couchettes, les Minds se tapent une sieste. Richard, le conducteur assure aussi les fonctions de DJ. Sa programmation enchaîne UB 40 à Lionel Richie en passant par Grace Jones. Avec Superfindlay nous devisons longuement de la recette du huggie n’ mashed potatoes, le plat national écossais. C’est un mix d’andouillette / boudin bien étrange qu’on vend d’ailleurs en version mini dans les fish and chips de Glasgow, Avis aux amateurs ! La tête dans les nuages, Jim émerge et s’installe sur le fauteuil d’en face. Son visage s’est arrondi, son regard n’a rien perdu de son bleu abyssal. Jim évoque le choc du show de Lyon.

 » Simple Minds traverse une évolution et nous voulons montrer les deux aspects du groupe », explique Jim, « si le set est aussi long, c’est qu’il reflète l’itinéraire des trois dernières années. Avec Robin et Sue (Hadjapoulos, percu de Joe Jackson), la fin du show projette le futur des Minds. C’est idiot, mais je sais que j’ai aussi ancré au fond de moi ce feeling désuet du désir de leur en donner pour leur argent. Alors je veux sortir de scène totalement lessivé et le public doit l’être aussi, c’est la seule règle du jeu.

Hier soir, j’étais fasciné par la moyenne d’âge de ton public, par cette extraordinaire vitalité qui les irradiait, Et « The American » et « Love Song», les deux titres les plus anciens (81) du set semblaient les égarer.

Les années Simple Minds ne nous pèsent pas, au contraire. Notre premier album paraît si proche et pourtant nous avons cet énorme répertoire de chansons. En fait, nous sommes un nouveau groupe avec de profondes racines; il est normal qu’ils ne les connaissent pas toutes.

Sur scène, certains titres sont transfigurés ; « Book Of Brilliant Things», par exemple.

Mick a fait un jour cet instrumental harmonieux juste pour s’amuser. Dès que je l’ai entendu, je me suis dit: « Il faut l’utiliser en concert. « Et nous l’avons accolé à « Book… » Avec cette basse qui pulse, c’est presque une autre chanson. Le groupe doit sans cesse bouleverser ses habitudes musicales. Et je suis fier de cette manie. Tu sais, nous voulons sortir un LP live l’année prochaine. Lorsque tu habilles les chansons d’une nouvelle version, c’est souvent incroyable. Un Live doit être radicalement diffèrent des arrangements de studio, sinon le fun n’est qu’une arnaque.

Jim Kerr serait-il obsédé par l’incessant besoin d’offrir davantage à chaque Fois: plus de chansons, plus d’énergie, plus de feeling? Es-tu Mister Plus?

Peut-être essayons-nous de nous envoler trop haut? Je sais que nous pouvons tomber ou planer, mais ce «Plus»-Ià est ma drogue. Une soirée réussie est une soirée où l’extase est perceptible ; on peut la toucher du bout des doigts. Lorsque j’y goûte, ça me rend fou et j’en réclame encore plus, Et c’est juste la musique qui investit ma tête jusqu’au moment ‘magique où mes jambes sont incapables de me porter, où ma voix ne fonctionne plus.

Jim stage Lyon

Photo by Claude Gassian

Jim Kerr VS Jim Kerr, c’est une compétition ?

Si je sors de scène avec l’impression d’être encore capable de faire trois chansons, ce soir-là je sais que je n’ai pas gagné.

Sans me mêler de ta vie privée, tu es pareil lorsque tu fais l’amour?

(rire) Je ne réponds pas, Gérard. Disons que c’est comme le jogging. Au bout d’un moment, je me sens prêt à défaillir. Et je surmonte cet état pour aller jusqu’au bout. Si le public peut tenir le coup, moi aussi. »

Le bus dépasse la salle, le Parc des Expos d’Avignon. Richard salue les roadies qui déchargent de quelques coups de klaxon. Derrière sa ceinture de remparts, Avignon est un bel endroit. Dommage qu’on s’y égare aussi facilement. On tourne, on trouve enfin la brèche et le bus des Minds s’engouffre dans la vieille ville.

Avignon, bar de l’hôtel de l’Europe

À peine débarqué, Jim est orienté vers le bar pour être questionné « au grill » par la FM locale. Tables guéridons, tapis, cheminée géante et plantes vertes, c’est aussi intimiste qu’un salon privé. Il ne manque le la photo du « pont ». Pendant ce temps, Bruce me présente ses deux protégés animateurs d’une autre FM. Contrairement au confrère intervieweur, ils n’ont pas attendu « Don’t You » pour aimer le groupe. Ils le défendent depuis des années. Frère et sœur, ils assurent un show hebdo et bénévole. Bref, ils ont un sacré feu qui les dévore, le genre de flamme qui fait justement courir Jim Kerr et qui le lie à son public. One more question et notre héros s’esquive. Dans le bus, Jim m’avait confié son penchant pour la sieste avant concert. Aujourd’hui c’est un peu différent, Jim se traîne une crève atomique. Comment dit on « congé de maladie» en langage rock stars? On ne le dit tout simplement pas. Comme pour les hommes politiques et quelques autres c’est une notion inexistante. On ne plante pas 10 000 spectateurs à cause d’un thermomètre, Une heure plus tard, les Simple Minds s’embarquent dans le bus, destination Parc des Expos. Jim, toujours pâle, paraît plus détendu. Comme les astronautes de la NASA, il tient en main une bonbonne métallique genre air liquide. Paré à décoller.

Avignon, Parc des Expos

Bulle de béton constellée d’étranges soucoupes volantes-il paraît que c’est pour améliorer l’acoustique – ce Parc n’est peut-être pas le lieu rock idéal, mais le seul capable d’absorber tous les aficionados locaux des Minds. Moins « propres sur eux», plus roots que les Lyonnais, les Avignonnais investissent l’arène. Ils ne me consoleront pas des Lolitas craquantes de la veille …Le début du show paraît moins intense et ça n’est pas uniquement une question de nymphettes. Sur scène, Jim finit par recouvrer ses forces. La tension grimpe, tandis que le « Parc» de béton se transforme en gigantesque sauna. Nous sommes pourtant au cœur de l’hiver. Cette salle sans ventilation est une aberration, mais le magnétisme des Minds surnagera à ce bain forcé d’humidité. Les titres s’enchaînent: « Up on the Catwalk », «Someone Somewhere… », « Speed Your Love To Me », et la quasi intégrale de « Once Upon A Time», le groupe s’offre une série de rappels à épisodes avec une reprise de « Sun City», gage de soutien au combat sud-africain. Jim avait déjà auparavant dédié une chanson à Nelson Mandela. Jamais je ne m’étais aperçu que le mot « love» avait une telle importance dans la musique des Minds. Jim le chante dans six chansons sur huit du nouvel album. Sur scène, s’il n’est pas sans cesse accroché à ses lèvres, il est perceptible dans chacune des intonations de sa voix, sur le clavier de Michael, dans les guitares de John et . Charlie, dans les futs de Mel, à chaque instant de ce show traversé comme une revigorante féérie : Minds men in love !

Avignon, after-show.

Vidé de ses spectateurs, le « Parc» est la proie des camions fous. Les semi-remorques avalent la sono dans un nuage de poussière. Le bus du groupe reste coincé dans les embouteillages. À bord, on sable le champagne tandis que Richard se fait rabrouer par Robin parce qu’il vient d’enclencher la cassette de « Once Upon a Time» : « Je crois qu’on l’a déjà entendue ce soir, non!» Alive and kickin’ …Retour à l’Hôtel d’Europe où l’on finit par se sentir tout à fait à la maison. Du côté du bar, les Minds occupent le terrain, Bruce et Jim sont accoudés au comptoir. Le chanteur paraît plus vide que son verre. Sa voix ressemble étrangement à celle de la petite fille de l’Exorciste. Bonsoir le clip!- référence à la série de clips alors diffusée sur Antenne 2 chaque soir vers minuit: NDR-. Un signe de la main et à demain, avec Morphée comme seule groupie.

Avignon, salon de l’Hôtel d’Europe

Once_Upon_a_Time_(Simple_Minds_album_-_cover_art)Le lendemain matin, je me secoue au café sans sucre, Jim m’attend en bas pour discuter. « Ça va beaucoup mieux qu’hier soir. » Son sourire prouve qu’il a pu vaincre la fièvre.

« S’il n’y avait pas eu le public, je n’aurais pas tenu tout le concert. La crève absorbait mon énergie. À la fin de la nuit, je me suis même dit que c’était peut-être le dernier. Et le matin tout va bien. On dirait que ma voix se répare seule. Nous jouons assez longtemps. Je dois donc protéger ma voix. Personne n’est autorisé à fumer dans le bus et j’évite de boire du lait, car ça abîme les muqueuses. Hier soir, avant le gig, tu m’as vu me balader avec une bonbonne. En fait c’est une bouilloire que j’utilise avant d’entrer en scène pour des inhalations. Vu de l’extérieur cela doit paraître débile, mais sans ces précautions je serais incapable d’assurer la tournée.

À Lyon Michael m’avait avoué qu’il ne comprenait pas tous les textes. Je parie que Jim, leur auteur, ne les assimile pas non plus à 100 %.

Je sais que ça peut paraître naïf, mais c’est une question de sensibilité. À mon avis ne pas tout comprendre est absolument positif, car les musiciens se laissent trop souvent dominer par leur prétendu savoir. « Si ça paraît intelligent, c’est sûrement bon » se disent-ils. Et le monde est infesté par tous ces snobs musicaux. Comment oublier ce qui est l’essence même des Simple Minds, cet esprit de garage band qui ne nous quittera jamais. C’est vrai, parfois nous sommes comme des poulets qui ont perdu leur tête. On ne comprend pas vraiment, et alors ?

Une chanson dont on atteint trop vite les limites n’est pas une bonne chanson, n’est-ce pas?

Avec Simple Minds, j’ai remarqué qu’il y a toujours un moment dans l’année où l’on croit avoir absolument fait le tour d’une chanson. Et quelqu’un balance une note, le piano suit et la guitare ensuite et on se dit: Woaaah c’est ainsi que ça colle, on n’y avait jamais pensé. La musique est comme ce môme enfermé dans une chambre. Un jour il est assez grand pour toucher les limites de sa pièce, il n’y a qu’une seule fenêtre et il va l’atteindre. Il croyait tout connaître, mais il ne connaissait en fait que sa chambre et le monde lui paraît soudain si vaste. Si je tire une réelle satisfaction de Simple Minds, c’est cette sensation de grandir en voyant la bulle éclater pour explorer les possibilités de voir encore plus loin et grandir encore. La musique c’est fantastique, c’est une montagne de verre cristalline et vertigineuse. Mais jamais elle ne doit être totalement imprenable. »

Jim BEST

Photo by Claude Gassian

Dans tes chansons, certaines notions reviennent inlassablement comme « voir» ou « amour». De même on retrouve « Ghosts» (esprit, revenant) dans deux titres: « Shake Off the Ghosts » et « Ghosts Dancing » …

« Shake Off the Ghosts» était la dernière composition de «Sparkle ln The Rain» et « Ghosts Dancing» fut la première du nouveau LP. J’ai des échos permanents dans la tête, comme cette sensation d’être un passager content d’être là sans y être vraiment. On vit dans ce monde de toute manière, même si certains cherchent à l’oublier. Les gens se parlent beaucoup, mais ils ne communiquent pas. Il est trop tôt pour analyser cette chanson. Sur scène en tout cas, son intensité me laisse sans souffle! La semaine dernière, nous avons rencontré des gens qui nous ont tenu le discours suivant: « Vous avez démarré en plein dans la période punk de 77, dans l’éthique punk et l’idéologie politique punk. Vous étiez investis à fond dans ce mouvement et aujourd’hui vous vous produisez dans des stades aux antipodes de vos idéaux». Moi je leur réponds: « Tout ça c’était du blabla, voici enfin l’action. Il y a plus d’énergie, plus de fun, plus de dynamisme politique dans « Ghosts Dancing » que dans tout le premier album de Clash. Avec ses trois guitares, ce titre est aussi fort qu’une barricade. Nous voulons croire en autre chose que ces statistiques inhumaines puisqu’elles excluent à la base toute notion d’individualité. Souvent, je croise des types qui me disent: « je suis au chômage, sans espoir. Jamais je ne pourrai retrouver un autre job. » Je leur demande: « Comment savez-vous une chose pareille ? » « Mais tu n’as pas lu les journaux », me répondent-ils, « on dit que 10 millions de « sans-emploi» ne retravailleront jamais. » Ils se disent: «c’est la fatalité! » Et l’imagination? Et l’aventure? C’est peut-être une question de karma, mais j’ai toujours su me prendre en main. Sans vouloir jouer l’humilité, j’ai beaucoup de chance. Je n’ai aucune maladie en dehors de cette crève. J’ai surtout une équipe superbe autour de moi et je parle en termes d’amitié. Une sorte de main ‘me pousse en· avant, toujours plus loin. Ma vie est un mélange de désir et d’ambitions, de naïveté et de folies.

Pour survivre, faut-il se préserver au moins une parcelle de naïveté ?

Ce monde ne possède qu’une apparence de modernisme. Norte culture et ses valeurs sont à la traine. Les gens savent encore se faire la guerre pour l’unique raison que leurs grands-pères l’ont faite avant eux. En Irlande, on se massacre aujourd’hui pour un évènement qui s’est produit en 1690, tu trouves cela normal ?

Si l’Écosse était une ile est-ce qu’on ne s’y battrait pas aujourd’hui ?

Je suis surpris que le feu irlandais ne se soit pas propagé chez nous, car Glasgow a une hérédité à 70% irlandaise. La plupart de nos arrières grands parents sont venus d’Irlande, lors de la grande famine. On est tous mélangés. Il faut s’élever une fois pour toutes contre ces fichues barrières de nationalités posées par l’homme. Moi je crois avant tout à la culture dans un monde sans frontières ni passeports. Peux-tu imaginer que la moitié de cet arbre soit belge et l’autre moitié française, c’est de la pure démence. Cet instinct du territoire est une séquelle de l’ordre animal. Sais-tu qu’il existe une université de la Paix. Elle est basée au Costa Rica, le seul pays du globe où l’armée n’existe pas. La terre devrait être ainsi: un pays sans soldat. Dans cette fac on t’apprend…à désapprendre des instincts primaires comme vouloir absolument être compétitif, le sens du territoire, la jalousie. C’est génial, jamais je n’aurais songé que l’on puisse enseigner le pacifisme.

La musique est-elle une arme de Paix?

Des tas de musiques différentes semblent affecter les gens de manière différente. Aujourd’hui, je me sens fier de notre musique. Elle est optimiste sans crainte d’exhiber ses doutes ou ses faiblesses. Regarde « Ghosts Dancing» et sa violence mêlée de tendresse pour Glasgow, notre ville. C’est un lieu unique que nous adorons et pourtant nous rejetons ses traditions machistes ancrées dans la tête depuis des siècles.

Je sais que « Once Upon a Time » est trop récent pour l’analyse, mais l’ordre des titres fonctionne comme un drôle de puzzle.

Oui, cet album est une sorte de puzzle inconscient. Nous attendons que ses pièces se mettent en place. Or, nous ne les avons pas encore toutes en main. Imagine, par exemple, que le postier t’apporte chaque fois une nouvelle pièce dans ta boite aux lettres. Mais le facteur ne passe pas tous les jours. On pourrait énumérer tous les titres du 33 tours, mais l’explication serait trop superficielle. Il faut laisser les chansons s’expliquer elles-mêmes. Ce que nous faisons est aussi fragmenté que le light show impressionniste que nous utilisons en concert. Nous prenons bien soin de laisser une place pour toutes sortes d’interprétations. J’attends toujours avec impatience que le facteur frappe à la porte »

 

Pas facile de quitter Jim Kerr. Il dégage un tel magnétisme en live et dans la vie qu’une question entraine inlassablement une autre question. Il faut tout de même briser le charme. Dans huit heures Jim occupera la scène du Palais des Sports de Toulon. Dix mille kids voudront eux aussi se mettre à croire à ses histoires qui commencent par « Il était une fois. » Est-ce une simple coïncidence si le mot Kerr se rapproche autant du français cœur ? Double accolade : Bruce, puis Jim, les Simple Minds poursuivent l’aventure. Ces deux jours passés, j’avais même fini par m’habituer à cet infernal accent écossais. So long ! Sur le quai de la gare, mon walkman chante « Once Upon a Time » en tirant sur ses piles alcalines. Le soleil pâle pointe sous les nuages. Je fume une cigarette. Je me sens bien. Tant pis pour les clichés, mais le rock de Simple Minds donne une fichue envie de vivre et d’en jouir. L’idéalisme forcené de Jim finira par triompher tout à fait. « Just use the Force, Jim ! »

Publié dans le numéro 211 de BEST daté de février 1986

BEST 211 small

Photo by Claude Gassian

 

 

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1 réponse

  1. laurent lemaire dit :

    bonjour
    c est vrai que cette salle d avignon etait pourrie j ai le souvenir d un tres bon concert
    Merci de le rappeler

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