DANIEL DARC L’ETOILE SOMBRE

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Daniel Darc

Après 10 ans de silence, Daniel Darc notre icône des 80’s était enfin de retour en 2004 avec “Crève Cœur”, recueil de chansons magiques, émouvantes et intimistes, écrites avec la complicité de Frédéric Lo. Et ce 18 mai prochain paraitront 14 inédits et autres demos de cet album qui nous fait toujours autant battre la chamade. A cette occasion Gonzomusic.fr publie entre autre l’entretien réalisé à l’époque par le journaliste Frederic Lecomte pour le mag Buzz.

 

Daniel DarcLe 28 février 2013 à seulement 53 printemps, Daniel Darc chanteur de Taxi Girl et rock poéte devant l’Eternel retrouvait son Créateur. Totalement influencé par le légendaire Velvet Underground et son chanteur Lou Reed, Daniel n’avait pas résisté à cette spirale d’auto-destruction qui le hantait depuis toujours. Si finalement ces deux étoiles sombres ont fini par connaîtrela même fin-Lou Reed meurt en octobre de cette même année après une greffe du foie-, ils avaient bien plus que la révolte rock en partage. Leur origine juive ashkénaze commune et leur sens exacerbé de la poésie où l’ombre et la lumière s’affrontaient en éternel combat singulier en faisaient l’un et l’autre des anges déchus. Car Reed et Darc ont affronté les mêmes démons de la drogue, succombant parfois à ce penchant pour l’autodestruction pour mieux se reconstruire et nous éblouir de leur talent. Perpétuant ainsi la légende que chaque album vendu du Velvet Underground avait insufflé à son acquéreur la vocation de monter sa propre formation rock.

 

TAXI GIRL

Né à New York et manufacturé dans la Factory d’Andy Warhol à la fin des années 60, le groupe de Lou Reed avec ses textes sombres et ses guitares déchirées est aux antipodes des hippies du « flower power » qui fleurit sur la cote ouest. De même, lorsque Taxi Girl apparaît au tournant des années 80, tout les oppose au mouvement punk naissant : leur apparence en noir et rouge révolutionnaires, le son de leurs synthétiseurs pop et minimalistes inspirés par Kraftwerk. En débarquant de Pologne à New York, le grand père de Lou « américanise » le patronyme familial de Rabinowitz en Reed. De l’autre coté de l’Atlantique, le grand-père de Daniel, né en Ukraine pour mieux s’intégrer dans cette France « terre de liberté » transforme son nom de famille Rozoumov en Rozoum. L’influence du Velvet et de son sombre univers opiacé est incontestable. Daniel vénère aussi Gainsbourg dont il partage les origines juives russes…et la même force de gravité d’un génie qui tend hélas si souvent à l’autodestruction. Lou Reed ne chantait-il pas dés les premiers balbutiements du Velvet « Heroin, ma petite mort » ? Comme Serge a publié en ultime 45 tours un remix de son « Requiem pour un con » 15 jours avant de casser sa pipe. Et comme l’ex-chanteur de Taxi Girl chante sur son CD posthume « Chapelle Sixteen » ces mots prophétiques « je sais que pour nous il reste un peu de place au paradis. » Sans doute ses origines slaves lui inspirent cette mélancolie. La fuite de Russie pour échapper aux pogroms, l’horreur de la déportation subie par sa famille, tout cela pèse dans le cœur de Daniel Rozoum. Et lorsqu’il fonde Taxi Girl avec ses copains du lycée Balzac à Paris, s’il choisit ce pseudo de « Darc » (dark= sombre en Anglais) c’est pour extérioriser ce spleen qui le hante. Car malgré l’évanescence de sa pop, dés ses premiers concerts, le chanteur de Taxi Girl se distingue par son sens théâtral parfois morbide ; ainsi en décembre 1979, ouvrant pour les Talking Heads, Daniel par bravade se taillade les veines et asperge d’hémoglobine le premier rang de spectateurs du Palace. Il expliquera que son geste n’avait rien de suicidaire, juste de la provocation. Quelques mois plus tard, sur la lancée de son second 45 tours, « Cherchez le garçon » le groupe va s’imposer de manière massive. Taxi Girl joue désormais dans la cour des grands, aux cotés des Téléphone et autres Starshooters. Mais la tragédie guette. Le 27 juillet 1981, Pierre Wolfsohn décède d’une surdose de cocaïne. Bouille d’ange aux cheveux roux et taches de rousseurs, Pierre était le fils de Jacques Wolfsohn, le directeur artistique feuj qui avait signé Dutronc chez Vogue. Profondément attachant, Pierre assurait aussi la cohésion du groupe. « Seppuku », suicide rituel japonais, titre leur premier album en écho à sa disparition. Taxi Girl ne s’en remettra jamais. Au fil des départs successifs, il se réduit à un duo: Daniel et Mirwais Ahmadzaï, le claviers-guitariste- qui co-signera pour Madonna des albums tels que « Music » et « American Life »-.Daniel Darc

DANIEL EN SOLO

Dés 87, Daniel publie son premier album solo « Sous influence divine ». Et ce titre n’a rien de surprenant, à chacune de nos rencontres nos conversations bifurquaient à un moment ou un autre sur nos origines juives communes. Ecorché vif, il avait en lui cette soif de conviction, ce besoin d’invoquer Dieu comme pour se faire pardonner ses excès de drogue qui taillent sa carrière en dents de scie. S’il avait toujours revendique son judaïsme, à ma grande surprise, au tournant des années 90 il se convertit au protestantisme. Son père Abraham, décédé en 92 d’une longue maladie, avait passé ses derniers mois dans un centre de soins palliatifs tenu par des religieuses. Daniel avait alors beaucoup discuté avec elles…pour finalement opter pour l’ascétisme de la religion protestante. Tout en continuant de se revendiquer juif… Daniel n’était pas à un paradoxe près ! En 2004 il enregistre son plus bel album, « Crèvecœur » où il entonne le Psaume de David, la prière des morts, d’un ton visionnaire qui donne la chair de poule. Quatre ans plus tard, dans « Amours Suprêmes »- clin d’œil au « Love Supreme » de Coltrane- il explique « Qu’il ira au paradis, car c’est en enfer que j’ai passé ma vie. ». L’enfer c’est la drogue, le paradis c’est son art. Même si son sort semblait inéluctable, j’ai pleuré ce froid matin de Février au cimetière de Montmartre lorsqu’il a rejoint son père dans le caveau familial. C’est dire combien je suis ému d’entendre à nouveau sa voix sur ces « nouvelles » chansons arrachées à l’au-delà grâce au travail accompli par Frédéric Lo. Balades aériennes magnifiqueent orchestrées par de brillants jeux de cordes, grâce à l’état pure, des chansons comme« Une parenthése enchantée » , « Comme nos deux cœurs » sont restées bien trop longtemps cachées pour trouver enfin la place qu’elles méritent en pleine lumière.

Daniel Darc

CREVE COEUR

Daniel écorché vif n’a jamais cessé de panser ses plaies intérieures. D’ailleurs parmi ces inédits on découvre un troublant monologue intitulé « Angoisse perpétuelle » où il s’amuse à imiter le bon docteur Louis Jouvet dans Knock. « Crève Cœur » était réalisé avec Frédéric Lo et c’est lui qui a a eu la bonne idée d’exhumer ces précieuses compositions. Sur le dernier titre intitulé « Hank Williams » Daniel énumére un à un ses héros du rock… nos héros du rock « Lou Reed, Al Green, Curtis Mayfield  Brian Wilson…  Et on est censé faire quoi après ça ? » demande-t’il. Et le rire de Daniel Darc s’estompe dans l’écho du studio. Bouleversant c’est le seul mot qui me vient à l’esprit. Alors je remet ce vieux nouveau disque une autre fois, même si j’ai du mal à contenir les larmes.

 

 

DARC STAR

 En 2004 pour la couve du tout dernier numéro du mensuel BUZZ dont j’étais le rédacteur en chef de 94 à 04, le brillant rock-critic Frederic Lecomte rencontrait Daniel Darc pour une interview exceptionelle. Daniel se livrait avec émotion et évoquait naturellement cet album du retour « Crève Cœur » qui nous faiait déjà battre la chamade. Ce témoignage n’est que plus précieux aujourd’hui avec la publication de ces inédits…merci Fred !

 BUZZ 76 couve Darc

Après dix ans d’un silence assourdissant, Daniel Darc notre icône des 80’s est enfin de retour avec “Crève Cœur”, recueil de chansons magiques, émouvantes et intimistes, écrites avec la complicité de Fédéric Lo. Rencontre avec un mythe !

C’est bien connu, les gens heureux n’ont pas d’histoire. Daniel Darc ne sait rien du bonheur, mais jouit d’une légende, d’une veritable aura. Au-delà des clichés clashés : junkie alcoolo, ex-Taxi Girl chauffeur de petites cuillères en argent, cet ange carbonisé sur l’autel de la vie s’est forgé une armure, tatouage indélébile séparant son enveloppe charnelle déchirée de son âme passionnelle, adorée. La voix intacte, le verbe à fleur de tempo, Daniel Darc nous livre un bouquet multicolore et multisonore de toute beauté. Un luxe trop précieux pour s’en priver, une luxure des cieux à ne savourer qu’en privé. Chapeau bas Mister Darc. Que les Dieux (ne nous fâchons avec aucun d’entre eux… ), vous protègent.

 « Qu’est-ce qui a motivé l’écriture d’un nouvel album dix après “Nijinsky” ?

La question est plutôt : Qu’est-ce qui a fait que ça prenne autant de temps ? Je n’ai jamais arrêté d’écrire, mais on est dans un pays catholique et il y a eu une période de purgatoire. J’avais cette étiquette de junkie qui a mis du temps à me quitter et les gens des maisons de disques avaient peur que je fasse une overdose dans leurs bureaux… Puis, j’ai rencontré Frédéric Lo. Nous sommes voisins et il m’a dit : Dany aimerait bien que tu fasses avec moi une chanson pour son prochain album (“Rouge Rose”, NDR). J’ai tout de suite accepté, j’adore Dany ! Ça s’est tellement bien passé qu’on a continué à faire des chansons, sans but précis. C’était également la première fois que, depuis longtemps, je pouvais essayer des choses. Frédéric s’est occupé de l’ensemble des instruments, à part deux trois trucs que j’ai fait : harmonica, violoncelles au synthé, etc. En fait, j’ai trouvé un mec vraiment ouvert. Il a monté son label, en partie pour moi, on a cherché des maisons de disques et Mercury a dit OK. Génial !

Comment les nouvelles chansons sont-elles nées ?Daniel Darc

Frédéric et moi, on a un tronc commun : on aime Frank Sinatra, les Smiths, lui adore les Beatles, moi les Stones, le punk new-yorkais, le Velvet Underground, disons qu’il y a des trucs qu’on aime ensemble. Évidemment, en France, il y a la chanson réaliste qui m’intéresse : Damia, Fréhel, Marianne Auswald, Boris Vian… Et quand j’ai entendu Gainsbourg, j’ai compris que je pouvais essayer de faire ce que je voulais en Français. Avant, je n’écoutais que les Stones, les Stooges, le MC5, Richard Hell, les Heartbreakers et les New York Dolls. Mais c’est aussi malhonnête pour moi de chanter en Français, parce que j’ai accent Anglais déplorable… Et je considère les paroles au moins aussi importantes que la musique.

 Quel est le pourcentage de Frédéric Lo et de Daniel Darc dans le nouvel album ?

50 / 50. Cela faisait huit, neuf ans que je ne foutais rien. J’écrivais des nouvelles, je traduisais des textes de William Burroughs, mais concernant les chansons, j’attendais.

 Qu’est-ce qui caractérise “Crève-cœur” par rapport à ses prédécesseurs ?

Je pense qu’après Taxi Girl, il y a eu Mirwaiss qui s’est complètement investi dans ce qu’on appelait la French Touch. De mon côté, j’étais à fond dans le sens inverse. J’ai fait un disque avec Jacno et je voulais que ça sonne comme un groupe de rock. On adorait les Kinks et on refusait Kraftwerk. J’avais besoin de faire ça parce que je m’étais retenu pendant un bout de temps. Avant le punk, j’étais un rocker et je me battais dans un gang de rue. Et le jour où j’ai écouté “King Creole” d’Elvis Presley, j’ai compris que je ne travaillerais jamais et que je passerais ma vie à faire de la musique. Après avoir découvert “Heartbreak Hotel” et “Be-Bop-A-Lula”, j’étais irrécupérable…

 Pourquoi avoir intitulé le nouvel album “Crève cœur” dont la définition du Petit Robert est la suivante : Peine profonde mêlée de regrets, désappointement, supplice… ?

Parce que d’un côté il y a le cœur qui, pour moi, est synonyme de joie, d’amour, et crève… Qui est la fin de la vie terrestre dite d’une façon vulgaire. Et le cœur, quand on le dessine, c’est un organe immonde avec des trucs qui sortent de partout, c’est de la merde !

 Daniel DarcLe mot cœur apparaît dans le titre de l’album et dans les chansons “La pluie qui tombe”, “La main au cœur”, “Inutile et hors d’usage”, “Je me souviens, je me rappelle”, “Et quel crime ?”, et “Jamais jamais”. C’est un thème obsessionnel ?

Souchy et Voulzon… (Rires), eux, c’est les filles. Moi, c’est le cœur. Le cœur est plus facile à loger dans un texte que l’âme. Mais l’âme, c’est qui nous permet d’affronter le Divin. J’ai un respect incroyable pour les vrais athées. C’est vachement dur. Si j’étais athée, je me serais foutu une balle dans la tête ! À quoi ça sert ?

Quelles sont les influences qui ont nourri les nouvelles chansons ?

Il y a eu une rupture avec une femme, ce qui a permis à cet album d’exister, parce que quand je suis amoureux, je n’écris que des conneries… Heureux, je ne sais pas, mais je m’en fous complètement. Le bonheur, je ne sais même pas ce que ça veut dire. Quand je vois les Simpsons, je trouve ça marrant, mais sinon, je ne vois pas l’intérêt. J’ai besoin de tragique pour écrire.

 “Inutile et hors d’usage ?”, c’est un constat vertigineux ?

Ouais… Il y a un point d’interrogation. Mais encore une fois, je n’en suis pas persuadé. C’est vrai que j’ai du mal à me reconnaître parmi mes contemporains. Quand j’écoute …. (Tu n’écris pas les noms que je dis, NDR), je ne me reconnais pas dans ces conneries. Ce sont des petites chroniques de bobos : Oh ! Ma femme, elle est partie. Ou : Ma femme elle arrive, c’est bien rangé à la maison, j’suis content, ça veut dire qu’il y a une femme qu’habite chez moi… Qu’est-ce que j’en ai à branler de ça ? La plupart de mes amis sont morts. Ceux qui restent ont su résister. La France est devenue un journal d’étudiants mal écrit, avec des rimes approximatives.

 « Pardonnez nos enfances comme nous pardonnons à ceux qui nous ont enfantés », c’est un message codé ?

Non, il n’y a rien de codé. Effectivement, il faut nous pardonner les conneries qu’on a faites et si on les a faites, c’est qu’on nous a mis au monde.

Que penses-tu de la réussite de Mirwaiss ?Daniel Darc

Je suis super heureux pour lui. De toute façon, c’était Madonna voulant la French Touch et c’est lui qui a emporté le lot. Et ça je suis content, plutôt que ces enculés de versaillais. Fils de riches, de merde… Ça, tu peux le dire, je m’en fous. Mirwaiss vient du même endroit que moi : nulle part. Je suis content que ce soit lui, mais d’un autre côté, Madonna, je n’en ai absolument rien à foutre et c’est tout ce qu’on déteste, mes amis et moi. J’y ai pensé aussi et je me suis dit : Si elle m’avait contacté, qu’est-ce que j’aurai fait ? J’aurai sûrement dit oui en essayant de faire le truc le mieux possible et d’aller le plus vers le rock. Le chapeau de cow-boy, c’est n’importe quoi… Cela dit, je suis content pour Mirwaiss. Maintenant, il a des enfants ! Les autres ont des parents…

 Il y a beaucoup d’allusions religieuses dans les textes du nouvel album ?

Plutôt que religieuses, j’ai envie de dire qui se rapportent à Dieu. Je suis juif converti chrétien de confession protestante. La conversion, c’est un engagement quotidien. Je crois en Dieu et je suis persuadé que sans Dieu, je serai mort depuis longtemps. Pour moi et compte tenu de mon passé, Dieu est une évidence. »

 

Propos recueillis par Frédéric Lecomte pour le numéro 76 de BUZZ daté d’Avril 2004

 

creve_coeurDANIEL DARC « Crève Cœur » Super Deluxe Edition sortie le 18 mai 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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