AUTOPSIE DU ROCK DE MAI 68

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red noise_patrick vian 68

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« La Chienlit – Le rock français et mai 68 : histoire d’un rendez-vous manqué » ( Éditions du Layeur), de Marc Alvarado, est peut-être l’ouvrage le plus crucial jamais publié sur les fameux événements, car il documente NOTRE mai 68, celui du rock.  À travers ses groupes, ses artistes, mais aussi par ses émissions de radio et de télé, par sa presse, qui constituaient alors nos seuls « moteurs de recherche ».  « La Chienlit » de Marc Alvarado passe aussi au crible les salles de concert et l’émergence alternative du circuit des MJC. Soniquement, ce livre n’oublie rien, ne lâche rien sur ce que nous avons vécu durant les sombres années De Gaulle et Pompidou et c’est là toute sa force.

 

La ChienlitCe 22 mars 68, lorsque les étudiants de Nanterre décident de bloquer leur Fac, je dois être en cours de latin dans ma classe de sixième au Lycée Voltaire, avenue de la République. Bien entendu, la seule chaine de télé d’État et les trois seules radios existant alors en ont peut-être parlé, mais à dix ans je me souciais bien plus des romans et des BD que j’avalais. Et si Voltaire se retrouve en pointe de la contestation, je ne commencerai à réaliser la révolution qui gronde que lorsque le lycée sera fermé et que je passerai tous mes après-midis à la maison, avec mon meilleur pote …à jouer au Monopoly. Je ne verrai pas voler le moindre pavé, ni  je ne croiserai pas le moindre CRS, à part dans les images en noir et blanc du Journal Télévisé sur le téléviseur familial. Noir et blanc…c’est justement l’image que je conserve de ces années De Gaulle. A Paris-ville lumière, les immeubles jamais ravalés étaient noirs de cendre, endeuillé par le chauffage au charbon et la pollution urbaine. Tristes. Tout était gris souris, des blouses qu’on nous forçait à porter aux couleurs des vêtements. Tout était étriqué, comme les cravates trop serrées que portaient l’écrasante majorité des hommes. Trois mois plus tard, à la rentrée de cinquième, en septembre 68, c’est un peu comme si nous étions passés du noir et blanc à la couleur. Exit les estrades où l’enseignant dispensait son savoir du haut de sa connaissance ultime, mais enfin un même niveau linéaire où l’on pouvait enfin débattre. Exit aussi les infectes blouses grises. Exit enfin les « colles » moyen-ageuses, chantage permanent du corps enseignant à l’encontre des élèves. Et la porte ouverte à la mixité des établissements scolaires, à l’arrivée de la pilule, puis plus tard à la légalisation de l’avortement, pour la jeunesse les acquis de mai 68, c’était du concret car ils ont changé nos vies. Et permis l’éclosion d’une culture rock à la Française où les Stones, Pink Floyd mais aussi Charlie hebdo, le magazine Pilote ou Actuel ont pu forger nos vies. « La Chienlit – Le rock français et mai 68 : histoire d’un rendez-vous manqué » ( Éditions du Layeur), de Marc Alvarado retrace toute cette épopée, mettant l’accent également sur ce « rendez-vous raté » entre le rock hexagonal et la politique soulignant ainsi sa différence flagrante avec le rock US bien plus insurgé. Dialogue soixante-huitard avec Marc Alvarado.

 

« Ma première réaction à la lecture du bouquin a été : si j’avais su tout cela avant d’entamer ma carrière de critique rock en 79, ma vie aurait été transformée ! Bon, j’exagère un peu, mais ton travail est véritablement bluffant.

Quel aspect ?

L’aspect érudit. Complet, voire exhaustif. Comment as-tu fait pour retrouver tous ces groupes abracadabrants ?

Je crois qu’à l’époque, où les choses se sont passées personne ne savait tout ça. Chacun faisait son truc dans son coin et pensait faire partie d’une espèce de mouvement, mais sans savoir véritablement ce qu’il représentait. D’où les fameux endroits où ils se retrouvaient comme le Rock and Roll Circus etc…mais cela ne représentait qu’une poignée de personnes. Ce qui m’a étonné c’est qu’effectivement, ce mouvement s’est répandu un peu partout. Il a démarré à Paris, mais s’est aussi propagé en province. Ce qui m’intéressait c’était d’essayer de comprendre ce qui les avait vraiment motivés. Dans une période et dans un pays où il n’était pas facile de se lancer.

Avant d’attaquer le cœur du sujet d’abord quelques questions à ton…sujet…quel âge as-tu ?

J’ai 55 ans…

Donc tu n’as pas vécu mai 68.

Marc Alvarado

Marc Alvarado

Oui, j’étais né, mais pas suffisamment conscient pour comprendre ce qui se passait. Mais j’ai grandi dans les années 70, à Lyon, et pas mal de choses dont je parle étaient déjà terminées : les Variations, Triangle etc…n’existaient plus. Mais on entendait parler de ces noms-là. Toi, comme moi, comme la plupart d’entre nous avons été initiés au rock par les groupes anglo-saxons. Et, du coup, j’ai très longtemps dédaigné la musique française rock par snobisme ou peut être par conformisme, se pliant à cette idée générale qui était de considérer que si c’était français c’était moins bien, une idée très répandue chez les journalistes français rock du début des 70’s. Mais j’ai tout de même entendu parler de ces noms-là et Ange, par exemple, a été un groupe de mon époque.

Moi je suis né en 56 et Ange était effectivement un des groupes phares de mon adolescence. On écoutait aussi Gainsbourg, Nino Ferrer, Manset, Polnareff et c’était à peu près tout grosso modo !

Autour de la période Ange, j’ai pas mal suivi les groupes qui pouvaient tourner comme Pulsar qui était à Lyon ou Atoll. Je n’étais pas du tout fan de la musique progressive, j’étais plutôt blues rock. Mais ça me titillait de savoir qu’il y avait des groupes français qui arrivaient à bâtir quelque chose d’un peu spectaculaire. Qui arrivaient à remplir des salles en place avec un son intéressant. Ce n’était pas totalement ma tasse de thé, mais je suis allé voir Atoll et Ange en concert pour me faire une idée de ce qu’était un groupe français.

En quelle année ?

En 77/78 et, après, on a basculé vers une autre forme de musique puisque les punks ont balayé tout ça.

À Lyon les Starshooters sont arrivés…

Voilà…nous à Lyon, on a eu a chance d’avoir aussi bien d’un coté Factory, Ganafoul, tous ces groupes blues rock qui m’intéressaient, car c’était un peu des remakes des Variations. Et puis, de l’autre coté, les Starshooters et compagnie, qui eux avaient une forme de musique un peu différente, plus moderne, même si elle était repiquée sur des trucs anciens. Donc, j’ai pas mal été baigné dans cette effervescence. Mais ce n’est que bien plus tard, voici quelques années, que je me suis vraiment posé la question de me dire : mais ces gens-là couraient après quoi ?

Quel a été le déclic pour décider de te lancer dans ces recherches d’une précision helvète !

Mon éveil à la musique rock aura été en 73 quand mes parents m’ont amené à 11 ans voir l’opéra rock « La Révolution Française » au Palais d’Hiver de Lyon, car mon père est un fan d’Histoire. Et le groupe qui accompagnait derrière tout ça était Martin Circus. J’ai pris cela dans la figure. À l’époque, cela sonnait bien et c’était propre. J’étais bluffé par ce guitariste avec sa Flying V. J’ai pris cette imagerie comme une claque et cela a sans doute été déclencheur de mon amour pour le rock. Et ce livre est un peu mon tribute à cela, une manière de remercier ces musiciens à travers ce bouquin. Je fais partie de ceux qui ont pris une claque monumentale en voyant Triangle dans un bal populaire.

 Triangle faisait partie de ceux que je pouvais écouter à l’époque, avec Martin Circus, c’était le haut du panier.

Martin Circus 69

Martin Circus 69

En même temps, si tu réécoutes Triangle, les voix sonnent très variété, ça a mal vieilli, mais musicalement ces gens étaient à la hauteur. J’en ai discuté avec François Jeanneau, qui est le seul membre encore vivant. Et pour François, la période Triangle a été très très courte dans sa carrière, trois ans sur cinquante ans de musique, et il n’a fait pratiquement que du jazz à part ça, je pensais qu’il allait me balayer cela d’un revers en disant : on s’amusait à l’époque. Mais non, en fait, il avait beaucoup de foi dans ce qu’il faisait. Il en a conservé un souvenir très fort et il raconte que, lorsqu’il joue son jazz, des gens viennent le voir pour lui dire : « merci, un des premiers groupes que j’ai vus en live c’était Triangle ! ». Et il est assez respectueux de cette période et pas du tout dédaigneux en disant : « je m’étais égaré, moi je suis un jazzman ». Pas du tout. J’ai été vraiment très agréablement surpris par rapport à tous ces musiciens que j’ai interviewés, tous parlaient de cette époque comme étant sans doute la plus belle période de leur vie. Alors qu’ils en ont chié des ronds de chapeau. Personne n’a gagné sa vie ; j’ai fait un chapitre spécial sur « comment vivaient les groupes », c’était une catastrophe, les seuls qui parvenaient à survivre faisaient autre chose à côté. En accompagnant des artistes de variété ou en travaillant dans des studios. Ce qui m’a vraiment passionné, c’est de rentrer dans la peau des artistes de cette période-là. Comme à chaque fois que tu écris sur des périodes très anciennes, à un moment donné tu te retrouves balancé en arrière dans le temps et tu as l’impression de les revoir jouer devant toi. J’ai regardé évidemment beaucoup d’images de vidéos, d’émissions de télévision comme « Pop 2 » avec Blanc-Francard. Voilà c’était assez magique que ces choses-là aient pu exister dans cette ère post-Général de Gaulle et Pompidou.

On va en parler, mais le bouquin est très bien fait, car il traite de tous ces aspects : les salles, les disquaires, les médias…et tu replaces tout dans le contexte historique. C’est ce qui fait justement sa richesse. Mais revenons un peu à toi, que fais-tu lorsque tu n’écris pas sur le rock hexagonal ? Es-tu musicien ?

J’ai effectivement commencé à faire de la musique après avoir vu quelques-uns de ces groupes. Il y a eu ensuite le choix entre les études et la musique, j’avoue que j’ai presque honteusement choisi les études. J’ai travaillé dans la production à la fois musicale et audiovisuelle de jeux vidéo, en tant que producteur, mais aussi en tant qu’auteur. Mais depuis une dizaine d’années, je suis plutôt côté recherche et enseignement autour du management culturel. J’essaye aussi de comprendre aussi pourquoi il y a eu à une certaine époque des Dylan, des David Bowie, John Lennon, voire des punks…et pourquoi aujourd’hui il n’y en a pas. Et est-ce que, peut-être que demain, il y en aura de nouveau. Ce qui est fascinant chez ces artistes, c’est leur capacité à se remettre en question et à tourner le dos à l’industrie, mais aussi à tourner le dos à leur propre public et, voire même d’une certaine manière, à se tourner le dos à eux-mêmes. Je crois que c’est une démarche de survie qui est extrêmement salutaire, dont l’industrie depuis le temps devrait être habituée. Elle devrait même trouver un moyen de la faire naitre, de l’infuser. Et, malgré ça, aujourd’hui elle préfère évidemment travailler sur des choses formatées à l’avance. Peut-être que les artistes ont aussi leur part de responsabilité dans le conformisme ambiant. On sait bien que l’industrie n’a pas forcément envie d’innover.

Revenons au livre, il contient un axiome qui m’a bluffé, car je ne m’en étais jamais consciemment rendu compte, et c’est très bien dit dans ton texte, c’est qu’à la différence des États-Unis, où les groupes de rock étaient engagés sur les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, pour la paix etc…En France tout semble glisser sur les artistes comme l’eau sur les plumes des canards : ni la guerre d’Algérie ni la colonisation, tous ces groupes y compris les plus underground cherchaient juste à avoir du succès et à gagner un peu d’argent. Aucune conscience politique derrière tout ça !

Ce qui est d’ailleurs étonnant c’est que personne n’essaye aujourd’hui de s’en re créer une. C’est-à-dire que tous les musiciens que j’ai rencontrés et qui étaient connus à l’époque ont tous reconnu qu’ils n’étaient pas du tout engagés, qu’ils n’avaient aucune conscience politique, si ce n’est l’envie de se libérer d’une chape de plomb qu’ils ressentaient, qui était finalement la vie de leurs parents. C’était présent chez tout le monde et mai 68 a été le détonateur de cette libération. L’idée était de casser les chaines, mais pas pour des raisons politiques, pas pour révolutionner le monde, pas pour prendre le pouvoir…

Pour des trucs très concrets comme supprimer l’estrade où les profs dispensaient leurs cours comme leurs collègues de moyen âge en chaire. À la rentrée de sept 68, le prof était désormais au même niveau que ses élèves. Fini la symbolique de la domination. Et puis tu en parles aussi, et c’est ce qui a servi de détonateur à 68, la mixité. J’étais dans une école de garçons puis dans un lycée de garçons où les seules filles étaient les femmes de service et les profs. Les écoles et lycées mixtes sont un des apports de 68.

Le début de la révolte du mouvement du 22 mars est venu de ce type de revendication. Cette envie de liberté elle s’est aussi ressentie dans le rock, mais sans conscience politique et surtout pas l’envie d’être aligné avec les gauchistes, les gens qui représentaient les partis, qui finalement pour les musiciens de rock étaient des gens trop alignés. Eux ils avaient vraiment envie d’être libres, de faire ce qu’ils voulaient, de dire ce qu’ils voulaient. Or le parti politique, c’était un truc rigide. Même sans vouloir s’encarter.

Dans le contenu des chansons, par exemple, elles ne reflètent pas grand-chose de revendicatif. « Je m’éclate au Sénégal » prône l’apologie de l’hédonisme et de l’amour libre sans remettre en cause les fondements sociaux de notre société !

Oui, c’est plus la révolution des corps, la révolution des mœurs, pas dans le sens politique, mais plutôt dans le sens jouisseur : désormais on peut vivre pour nous, maintenant le carcan est tombé, profitons-en.

Revenons à la richesse de ton incroyable catalogue : tu as dû toi-même en découvrir, en écouter. Avec le choc du temps quels sont ceux dont la musique reste encore de mise aujourd’hui, ceux dont la musique n’a pas trop vieilli, voire qui resterait même carrément contemporaine ?

Les Variations

Les Variations

Certains groupes m’ont vraiment bluffé. Variations ça reste au niveau de ce que pouvait être un Led Zeppelin à ses débuts avec un gros son, mais ce n’était pas très original. Donc effectivement, on peut réécouter ça aujourd’hui en se disant que pour un groupe français de l’époque c’était bien fait. Par contre, certains groupes essayaient des choses étonnantes, un peu psychédéliques, des groupes comme Alice, par exemple. Ou Âme Son. Bon, c’est parfois un peu pénible, car c’est psyché avec des morceaux qui durent très longtemps, mais avec l’utilisation d’une flute passée dans la pédale wah wah, des envies d’expérimenter, de ne pas laisser ce terrain exclusivement aux Anglo-saxons, mais d’être capable d’inventer. Et puis certaines démarches m’ont bluffé, comme celles de Manset ou surtout Nino Ferrer. Franchement ce mec est une énigme totale, il a du succès et il prend mai 68 dans la tronche. Il dit au début : « ils me font chier ces petits jeunes, car tous les galas- comme on disait alors- sont annulés ». Mais il finit par se dire que : «  finalement ce que revendiquent ces jeunes est quelque chose de pur et j’ai envie d’aller dans leur sens ». Et Nino tourne le dos au showbiz et fait des albums qui sont complètement hallucinés. Franchement, « Métronomie » quand tu écoutes les textes et la mise en musique, c’est impressionnant de maturité, de qualité. Il est grand temps de réhabiliter le travail extraordinaire accompli par Nino Ferrer dans les années 70 et au début des années 80. Il a produit de grands albums rock. Moi, en fait, mon but c’était de dire : c’est quoi le rock français ? Bon c’est un peu tarte à la crème, mais ce que j’ai mis à la fin, ce choix subjectif d’albums, qui me semble aujourd’hui symptomatique de ce que j’ai pu trouver intéressant, c’était aussi dans le but de proclamer : le rock français a existé. Certes il était empreint de rock anglo-saxon, mais il démontrait d’une vraie qualité musicale.

Il faut aussi évoquer le phénomène Magma

Magma, c’est un cas vraiment à part, pour deux raisons. D’abord leur musique est assez hermétique et fait partie des musiques qui se méritent. C’est difficile de succomber à Magma dès la première écoute.

Certains n’y parviennent jamais 😉

Moi, je ne l’étais pas du tout, à l’époque, je les trouvais un peu louches avec leur attitude martiale. Je me disais, mais d’où viennent ces gens-là. Par contre musicalement tu ne les prend jamais en défaut. C’est assez costaud. Mais ce qui m’a impressionné au-dessus de tout c’est leur capacité à ouvrir un circuit pour que les groupes de rock puissent jouer dans les MJC. Et Klaus Blasquiz, comme les mecs de Magma, racontent dans le bouquin comment ils ont ouvert cette voie. C’est impressionnant de voir comment ils se sentaient investis d’une mission, au point d’aller outre le fait de faire simplement de la musique et de parvenir vraiment à inventer des nouveaux circuits de diffusion et de scène, qui pour beaucoup existent encore aujourd’hui.

Au moins UN groupe français avait une conscience politique : Magma !

Magma

Magma

Alors eux n’avaient pas véritablement de prise de position politique …Mais c’est une démarche éminemment politique de vouloir trouver des circuits alternatifs pour apporter la musique dans les banlieues et dans des endroits défavorisés où elle ne s’y trouvait pas naturellement.

Ce qui apparait aussi très bien dans le bouquin, c’est cette répression du pouvoir politique gaulliste vis-à-vis du rock, cette terreur sourde que la jeunesse pouvait leur inspirer depuis mai 68 de se retrouver à plusieurs milliers au même endroit. D’où justement cette ouverture du pavillon de Pantin dans un no man’s land facile à cerner par les CRS. Et pas en pleine ville avec des ruelles et des pavés ! C’est un élément que « La Chienlit » met particulièrement en valeur !

Deux choses ont amené à prendre conscience de ce qu’était cette musique, pour la jeunesse française ça a été effectivement, comme tu le dis, l’envie de pouvoir contrôler ces lieux-là et pas qu’ils se mettent en place de manière sauve et incontrôlable. Mais aussi le fait de voir que de plus en plus les groupes attiraient du monde et il n’existait pas d’endroit pour les accueillir. Et finalement il faudra attendre le tout début de l’ère Mitterrand avec les Zenith pour que cela change. Mais en retour le rock s’est un peu institutionnalisé, a été encadré de manière bienveillante par les pouvoirs publics et je ne suis pas certain que cela lui ait vraiment rendu service, mais c’est une autre histoire. Regarde ce à quoi on attelle le terme « rock » de nos jours ce sont soit des campagnes publicitaires soit des festivals pour lesquels la part de ce que j’appelle moi « le rock » est vraiment la portion congrue. Le côté punk ou rock aujourd’hui ce n’est de la mode vestimentaire, du maquillage ou des eaux de toilette.

Mais pour beaucoup le hip-hop est l’équivalent rebelle maintenant de ce que pouvait être le rock à son époque !

Oui, mais ils sont trop orientés pognon et matérialisme ces artistes-là. Le problème c’est que la volonté de gagner de l’argent reste souvent leur principale motivation. Moi j’ai des enfants qui ont ente 15, pour le plus jeune et 25 pour le plus vieux, je vois à quel point ils ont été conditionnés au niveau marketing et consommation par ces gens du hip-hop. Moi je ne crois pas qu’à leur âge j’ai pu être conditionné dans de la consommation par les groupes de rock que j’adorais. Désormais les musiciens font e la synchro sur la pub, car c’est désormais la meilleure manière de gagner leur vie. Moi j’étais un fervent lecteur de BEST et de Rock & Folk, mais j’étais plus BEST…BEST

Ah cela me rassure….

Moi je trouvais dans BEST exactement ce dont j’avais envie, des journalistes qui s’enthousiasmaient, qui en même temps avaient un certain sens critique, mais on sentait toujours la passion. Et je n’ai jamais trouvé dans BEST de récupération commerciale. Il y en avait peut-être, mais cela ne m’a jamais crevé les yeux.

Dans le livre tu insistes aussi sur l’ouverture des ondes en 81 qui a pu créer un véritable appel d’air pour les groupes français.

Cette période a été plutôt foisonnante, mais ce qui m’a étonné c’est qu’il y a toujours eu des gens pour s’intéresser à cette musique et qui arrivaient à se faire entendre. Et quand une émission de télé jugée un peu trop irrévérencieuse était supprimée, tu en avais toujours une autre qui démarrait. « Pop 2 » « Rock en Stock » avec Lattès, « Juke Box » de Freddy Hausser. Le seul reproche que l’on puisse faire, c’est que ces émissions étaient beaucoup plus au service du rock anglo-saxon, qu’elles n’étaient au service du rock français.

Mais c’était juste une question de gouts, eux comme nous préférerions largement les groupes anglais et US. Des années durant, un Lenoir pouvait se vanter de ne jamais passer un seul groupe français sur France Inter ! On avait une totale liberté en presse, en radio ou en télé, alors forcément on penchait vers ce que nous aimions.

C’est normal, je n’ai rien à dire. Mais ça a contribué à l’absence d’une véritable éclosion d’une pop music française dans ces années-là, il a fallu attendre Téléphone pour que ça commence à prendre de l’ampleur. Il y en a quelques-uns qui ont résisté, les Magma et compagnie, quelques-uns qui ont connu un peu de gloire comme Ange, mais finalement il n’est pas resté grand-chose de cette période, alors que ces groupes, dans les circonstances qui étaient celles de l’époque, étaient vraiment des héros des temps modernes. Ils se battaient contre tout. Ils avaient des cheveux longs, ils étaient efféminés, ils faisaient du bruit , ils avaient tout contre eux.

« La chienlit » se révèle ultra complète avec le chapitre sur le FHAR, par exemple ! Moi je les ai côtoyés à l’époque aux concerts des New York Dolls, de Lou Reed ou de Roxy Music, ils étaient toujours au premier rang. Plus personne ne se souvient d’eux, alors qu’ils ont joué un rôle essentiel et précurseur dans le côté libération homosexuelle.

Au-Bonheur-des-Dames

Au-Bonheur-des-Dames

Celui qui m’a vraiment à la fois fait marrer et en même temps ouverts les yeux là-dessus c’était Alain Ranval, alias Ramon Pipin, de Au Bonheur des Dames qui m’en a parlé. ABDD, ils ont monté ça comme un gag au départ. Et il me disait : « Finalement à nos concerts il y avait les bikers, parce qu’on faisait du rock un peu années 60, et puis il y avait les homosexuels, parce qu’on était un peu travestis. Et voir ces deux publics qui cohabitaient dans nos concerts c’était super cool ». Les gens suivaient même si les groupes étaient français. Et puis il y a aussi quelques artistes que j’ai redécouverts comme Alan Stivell. N’étant pas breton, je n’ai pas été trop sensibilisé par ça et j’ai finalement découvert la force qu’avait ce gars-là et le succès qu’il a eu comme la manière dont il a su promouvoir cette musique bretonne un peu relookée. C’était courageux, car en France la musique bretonne n’intéressait personne et en Bretagne ce n’est pas vraiment ce format-là qu’on attendait, mais plutôt une musique traditionnelle. Donc ce mec est parti dans l’adversité totale et il a pourtant réussi à créer un truc. Si tu réécoutes ses albums électriques du milieu des années 70, c’est vraiment bien foutu, c’est de la musique bien pensée, les harmonies sont vraiment très belles, c’est bien joué. Ça fait partie des trucs qui restent.

Parmi les trucs qui restent, il faut aussi compter avec Manset, non ? « La mort d’Orion » par exemple n’a pas pris une ride !

Alors, Manset, il peut avoir un côté un peu irritant ou un peu ennuyeux, avec sa voix, car il a une manière très particulière de chanter à laquelle on adhère…ou pas, mais c’est vrai que musicalement il est rarement pris en défaut. Par contre son choix de se placer en dehors de tout est un peu contestable. C’est un mec qui n’a jamais donné le moindre concert de toute sa vie, c’est quand même particulier pour un musicien !

Un mec que j’ai interviewé pour la télévision en filmant ses pieds !Manset "La mort d'Orion"

C’est tout à fait ça. Moi je l’ai eu au téléphone, il y avait pratiquement l’impossibilité de publier quoi que ce soit. Il a des avis très très arrêtés sur les choses.

Je crois qu’il aurait pu faire une superbe carrière internationale s’il s’était un peu, comme diraient mes filles jumelles, détendu le string.

Moi je lui disais : tu vois Gérard, il y a deux choses : pendant que tu faisais ta musique sans concession, tu faisais des arrangements pour la variété dans ton studio, donc c’est tout de même bizarre pour un mec qui refuse toute concession de bosser pour l’industrie musicale et de faire des arrangements pour de la variète. Et, d’autre part, sur tes albums, les musiciens ne sont pas crédités, donc pour un mec qui se veut être un musicien c’est tout de même étrange. Il me dit : « Ce n’est pas vrai ! De quel album parles-tu ? », je lui réponds « La mort d’Orion », par exemple. Il me dit : « bon sur celui-là cela a été oublié, mais sur les autres je les ai mis ». Je lui rétorque : « non, sur « Royaume de Siam » ils n’y sont pas non plus ! ». Je lui dis : musicalement tu as un parcours assez impeccable, mais on se pose tout de même des questions ».

Mais si on prend les albums de Gainsbourg, au même moment, les musicos ne sont pas toujours crédités. C’était peut-être un des travers de l’époque, non ?

Ce qui m’a étonné quand j’ai rencontré tous les musiciens c’est qu’aujourd’hui, et là j’aimerais bien avoir ton avis, on va réhabiliter un certain nombre de gens comme étant les fleurons de la pop-music française. Gainsbourg, Christophe, Polnareff, tous ces mecs-là. Et quand je parlais avec les musiciens qui eux faisaient du rock français, je leur disais : « ces mecs-là, ça vous parlait ? ». Ils me disaient : « non, pour nous c’était de la variété. ». Tu vois c’est comme quand on dit que le rock français c’est Johnny Hallyday , pas un seul de ces musiciens n’était fan de Johnny Hallyday. Ils étaient dans le circuit de la variété ! Produits dans les maisons de disques par les directeurs artistiques qui étaient des faiseurs de variette, mais qui avaient aussi un certain talent et qui parvenaient à se faire payer des séances d’enregistrement à Londres et qui, comme Gainsbourg, parvenaient ainsi à avoir un son anglais. Hallyday aussi a enregistré avec des Anglais avec Peter Frampton, avec les Small Faces…

Et aussi Mick Jones de Foreigner et bien d’autres…mais certains se sont rebellés, comme Nino Ferrer alors qu’il était dans ce circuit-là. Serge, je doute que quiconque ne lui ait jamais imposé quoi que ce soit.

Nino Ferrer

Nino Ferrer

Nino, les maisons de disques ont récupéré « Le sud » et « La maison près de la fontaine », le reste il s’en foutaient un peu. Quand je discutais avec Martin Circus quand ils ont fait  « Je m’éclate au Sénégal », l’anecdote est marrante, ils se sont dit : on va refiler une merde à notre label pour qu’il nous foutent la paix, car le deal c’était : si vous voulez avoir le studio Vogue pour pouvoir enregistrer votre double album, il faut nous filer un tube. » Ils se sont dit on va leur donner une merde et il seront contents ». Là où ils n’ont pas bien réfléchi, c’est que cela leur a pourri la vie finalement !

C’est sûr, c’est l’arbre qui a bien caché la forêt ! Mais moi j’aime bien « Je m’éclate au Sénégal ». J’assume mes gouts de midinette parfois. 😉

Aujourd’hui, ça a un côté exotique, mais c’est vrai qu’à l’époque ce n’était pas du tout ce qu’ils avaient envie de faire. Ça les a enfermé dans le modèle de la variété. C’est aussi ce que raconte Joel Dayde  avec « Mamy Blue ». Comme il chantait bien, on lui a dit : « coco il faut faire le cover d’un morceau italien composé par un Français, tu vas le faire à Londres et tu te fais plaisir ! ». Sauf que suite à l’énorme succès de « Mamy Blue », il a été étiqueté variété et musicalement il était mort. Il s’en veut encore aujourd’hui.

Tu n’as pas de regrets que l’industrie musicale soit tellement réduite à rien qu’un sublime coffret regroupant tous les artistes dont tu parles n’accompagne pas la sortie du livre ?

Pour être franc, au départ, le bouquin n’était pas censé être un bouquin, mais un documentaire pour la télé. J’ai commencé à écrire le script, mais Arte a fini par me dire « c’est trop pointu votre truc !». À un moment donné, je me suis dit qu’avec cette somme d’infos récoltée et toutes ces belles histoires et tous ces mecs géniaux que j’ai rencontrés, il fallait que ça sorte. Faire une compile c’est pareil ça va intéresser qui ? Bien sûr, je rêverai de prendre les 25 albums dont je parle et d’en faire un « Best of ». Mais en plus il y a les problèmes de droits, tu dois négocier avec telle et telle maison, j’avoue que le courage a manqué.

En tout cas le livre est magnifique, les illustrations sont superbes, c’est vraiment un très bel objet, aussi riche que bien documenté.

C’est vraiment une récompense d’entendre ça. Pour moi mon souci était de rendre hommage à ces artistes. Mais surtout qu’on se replonge dans cette histoire que je qualifie d’héroïque. Si j’ai réussi à replanter le décor de l’époque et à voir comment ces groupes ont réussi malgré tout à laisser des traces. Ce qui m’avait surpris c’est que la plupart des rééditions de ces vinyles en CD étaient faites par les labels étrangers. L’idée était d’au moins coucher cette histoire sur le papier. Et si cela donne envie à des gens derrière de sortir une compile, tant mieux. »

 

« La Chienlit – Le rock français et mai 68 : histoire d’un rendez-vous manqué »

( Éditions du Layeur), de Marc Alvarado

 

La Chienlit 

 

 

 

 

 

 

 

 

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