AUTOGRAPHE DU BEST NUMÉRO 217

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lio-et-cacho-de-corazon-rebelde Photo by Jean-Yves Legras

 

En ce temps magique pour la rock-critique, voici 30 ans, lorsque Christian Lebrun tenait fermement la barre du navire amiral BEST, une fois par mois, il confiait à l‘un de ses journalistes la fameuse rubrique « Autographe », où le plumitif en question avait l’entière et totale liberté de parler de tous les concerts du mois… mais pas seulement. Comme la Carte « Sortez de prison » du Monopoly, Autographe nous offrait surtout l’occasion de nous exprimer sur tous les sujets de notre choix. En aout 1986, pour le numéro 217 de BEST, j’avais décroché ce « joker » et je m’en suis donné à cœur joie égrenant toutes les rencontres qui avaient pu me marquer, de John Lydon pour ses débuts avec PIL à Fela, mon « black President », tout juste sorti de prison et reçu par Danièle Mitterand, en passant par les premiers pas d’INXS sur une scène hexagonale et la mort tragique de Coluche. Flash-back to 86 !

 

 

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fela-ransome-kuti Photo by Jean-Yves Legras

Assister au tournage du clip de Lio « Les brunes comptent pas pour des prunes » et retrouver Hélèna Nogueira pour la seconde fois de suite, après le plateau de Gainsbourg pour la vidéo d’Indochine « Tes yeux noirs » le mois précédent. Done ! Interviewer et faire cracher l’ex-Johnny Rotten en direct sur le plateau du Mini-Journal, l’édition de18h du JT de TF1. Done ! Assister à la « Nuit des Potes » (seconde édition des concerts SOS Racisme) et pleurer la mort injuste de Coluche. Done ! Interviewer Gérard Manset pour la télé, devant sa première expo de peintures, mais en filmant ses pieds, pour respecter sa volonté de ne jamais apparaitre à l’écran. Done ! S’enthousiasmer aux concerts des Pogues et du Dream Syndicate. Done ! Revoir mon » buddy » Fela libre et sur scène à Paris. Done ! Retour vers le futur nostalgique de la rubrique Autographe dans BEST. (BEST sortait le 20 du mois, mais portait en couve’ le nom du mois suivant. Ainsi ce numéro daté d’aout 86 est en fait publié vers le 20 juillet. Et comme nous n’étions pas à l’ère informatique numérique où tout est « immédiat », il fallait environ trois semaines pour « boucler » et imprimer  le mag. Ce qui explique la référence aux événements du mois de juin 1986 dans l’article : NDR)

 

En juin il faut mesurer la température rock ambiante aux gouttes de sueur dépensées. C’est vrai, on sue ou Zénith, on sue on la Bastille, on sue même a la Mutu. Pour quelques T’Shirts de plus me voici déchiré et irradié sous les spotlights des festivités. Plus fort que Tchernobyl, j’ai d’abord fait un crochet par Hollvwood sur Saint-Denis ou se confectionnait la dernière pop promo de Lio, « Les brunes comptent pas pour des prunes». Dix heures du mat, au studio de France, le spectacle est étonnant. Sur une scène recréée, modèle comédie musicale américaine, Lio évolue au sein d’un troupeau d’adorables Lolitas perruquées de blond. Chorégraphie, figurants musicos, dont deux Corazon Rebelde, le clip est un retour à la féérie pop selon la définition Motown du terme. Paillettes, projos et insouciance, le rêve se prolonge dans l’écho de la nuit américaine et en dépassant le Phil Spector Wall of Sound. Réalisé par un grec allumé, Costa et produit par Lio herself et son boy-friend Michel Esteban, la vidéo est réalisée en trois jours et 35 mm pour un budget très raisonnable. Pour une fois, le tournage n’est pas saucissonné plan par plan. Costa filme toute la chanson, dans toutes les positions. Fous-rires de Lio et de ses ballerines; c’est vrai malgré le playback recraché par le Nagra, « les Brunes… » a toute la flamme d’un live. Avec un montage punch, les nymphettes débordent du tube cathodique pour posséder tout l’imaginaire du rocker solitaire. À ce propos, il faut citer Helena Nogueira, qui ressemble a Lio comme une sœur -et pour cause ! — pour ses lèvres coquines et son béat sensuel. Elle incarnait déjà le sombre regard de « Tes Yeux Noirs », le clip d’|ndo. A video star is définitivement born.

Au micro du Mini-Journal de Patrice Drevet sur TF1, John Lydon m’a déclaré qu’il était le meilleur, le leader maximo et supremo du show-biz et que, de toute façon toute cette tchatche était inutile. Si ça nous rasait déjà tous les deux, ça rasait dix lois plus le téléspectateur. « Je veux votre blé, TOUT votre blé» a fini par conclure le gérant d’ Image Publique SARL, avant de monter sur la scène du Zénith. Cheveux carottes rapées, provoc, insolence, on n’oublie pas facilement l’escroquerie majeure du rock and roll. PIL n’est pas la première esbroufe à danser, mais ça marche.

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john-lydon Photo by Jean-Yves Legras

Ne faites jamais confiance aux légendes, elles sont redoutablement trompeuses. Prenez les Pogues et leurs chansons à boire, moi je croyais naïvement que ces boucaniers nouveaux ne marchaient qu’au gin ou  à la lager tiède. Après la déchirure non stop qu’ils se sont offerts dans les pays nordiques, les Pogues à Paris ont découvert et adopté… le pastis. Je tire ou je pointe, devait se demander Shane « Jaws » Mac Gowan en titubant sur la scène de la Mutu. Punks acoustiques, les Pogues drainent un public éclectique. Un sondage exclusif BEST indique donc que du coté de la biture et des Pogues, punks, babas et rockers se retrouvent pour trinquer joyeusement.

Depuis les années de la Gauche au pouvoir, Paris a pris

goût aux grandes fêtes populaires. Ce 14 juin dernier, la Bastille a vu défiler plus de monde que pour la prise du même nom. La Nuit des Potes ou « Touche pas à Mon Pote 2  » célébrait l’institutionnalisation de SOS Racisme. De vingt heures à minuit on a vu défiler tous les dieux du playback, ces héros trop connus du Top 50, dans une sélection charcutière sans doute concoctée par la 5 ( Remember Cinq you la 5?:NDR) de Berlusconi et sa programmation tondeuse à gazon. On est loin des élans anti-racisme de la Concorde l’année précédente. On évoque bien encore l’Afrique du Sud, mais les Potes ont perdu leur mordant. Minuit, enfin les mimes se retirent et le rock d’lndochine chatouille le génie de la Bastille, suivi par les Redskins, Gilberto Gil, Ghetto Blaster, Roy Lema et bien d’autres.

Kleenex et damnation, c’est vrai le p’tit gros dans la salopette à rayures nous a quittés. Nul ne connaitra jamais la dernière vanne de Coluche. Easy Rider, Super-Dupont ou Président pour le fun, Michel Colucci rock star ne nous balancera plus jamais son célèbre riff de rire. Sur le téléviseur, des gars en cuir portaient son cercueil, mais je n’y croyais pas. À cette heure Coluche devait encore être en train de déconner avec James Dean, John Belushi, Lennon et Marvin Gaye. Enfoirés!

Faut-il se passer de Dylan, de Tom Waits ou de Peter Gabriel ? Alors comment concevoir la vie sans Gérard Manset ? Dans une galerie de la rue de Seine où il exposait ses toiles, Manset m’a confirmé qu’il jetait l’éponge. En dix ans, douze albums et pas un seul faux pas, il m’a entraîné dans des trames musicales impossibles d’« Animal On Est Mal » à « la Mort d’Orion » en passant par « Lumières», chaque album a su me transporter de la réalité vers le rêve. Dans le dédale de ses mots, le rock a appris à savourer l’amertume. Speedé à la mélancolie, Manset transforme le spleen en adrénaline. Comme le fool on the hill des Beatles, il défie au nom du style, toutes les lois de la logique espace / temps. Toiles ou miroirs, la peinture de Gérard ressemble a Manset. Traits superposés, déchirés entre le concret et l’abstrait, ses personnages ont cette lueur de clairvoyance, cette étincelle qui brille sans cesse au fond des yeux du héros solitaire. Auto-exilé, Manset choisit un no future contre la médiocrité du système. En refusant le marketing et la séduction par l’image, il défend sa liberté, mais aussi la nôtre. Son sacrifice symbolique et têtu est un pavé dans la vitrine du show-biz industriel; celui qui casse les bonbons sans jamais toucher les tripes. Blam…

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Photo by Jean-Yves Legras

Re-sondage minute : au Zénith, le soir de Talk Talk. Pour la première fois, une majorité, faible mais virulente, du public s’est déplacée uniquement pour le groupe d’ouverture, INXS. Les Australiens énergiques qui enfilent tube énergique sur tube énergique n’ont eu aucun mal a surpasser les babs frais mais ramolos de Talk Talk. Comme on dit, un Talk ça va, deux Talk et bonsoir les dégâts l

Re-héritage socialiste, le 21 juin reste la Fête de la Musique. Mais à Paris on n’était pas vraiment gâtés. En dehors de Kassav sur sa pelouse de Reuilly et de quelques formations au dessus de tout soupçon comme La Souris Déglinguée ou Cyclope, l’écrasante majorité des artistes se produisait… en play-back. Damned !

Cette nuit-là à Boulogne, TV6 s’offrait non stop sa Fête de la Musique; sans doute pour tenter d’éloigner une partie des nuages qui couvrent son bleu du ciel. Nuages politiques, avec la menace qui plane sur la 5 et la 6 de se voir couper les ondes, nuages économiques aussi avec l’absence totale de publicité-nerf de la guerre sur TV6. (Depuis le retour de la droite au pouvoir, la chaine rock TV6 est menacée d’extinction.  Chirac devenu Premier Ministre de Mitterand la remplacera par la politiquement docile et droite-compatible M6 : NDR) Bill Baxter, les Avions, Gérard Blanchard, sur la même scène, dans le même panier que les productions Carrère et autres Top Cinquanteries. À mes côtés, Jean-louis Aubert semblait partager ma déception. Présentations a la chaine par les animateurs maison – on connait leur valeur et leur érudition – et mime devant les caméras, c’est ce qu’on appelle de l’anarchisme fast-food. Pourtant s’il faut détendre TV6, ma plume, mon micro ou ma caméra sont toujours prêts à dégainer. Une chaine musicale même bancale vaut toujours mieux que Poltergeist for ever sur la télé.

Si le Conservatoire du Rêve (The Dream Academy, voir dans gonzomusic https://gonzomusic.fr/lacademie-du-reve.html ) est basé à Londres, le Syndicat du Rêve, the Dream Syndicate, lui, a son siège à LA. L’an passé, une autorisation administrative avait forcé le groupe de Steve Wynn à donner un concert privé A&M aux Bains-Douches, le Rex était donc la première scène française du Dream Syndicate. Nouvelle coupe plus clean, plus « en brosse » pour Steve le rouquin et un rock yankee et urbain encore plus intense. Certains gigs sentent le moment privilégié. On se dit : « celui-là je m’en souviendrai ». Vissé à trois mètres de la scène, je ressentais le même picotement de la moelle épinière que ce fameux soir au Whisky à Gogo de LA lorsque j’ai vu en 76 pour la première fois s’embraser Tom Petty et ses Heartbreakers. Oscillant entre Lou Reed et Morrison, Steve Wynn ressemble trop au prochain héros américain pour ne pas tenir ses promesses. Dans deux ans je parie sur le Dream au Zenith et dans trois c’est tout bon pour Bercy.

dream-syndicate Photo by Jean-Yves Legras

Fela enfin libre — après dix-huit mois de détention – et à Paris, reçu par Danièle Mitterrand. Conf de presse où l’on apprend – merci pour lui – que ses 456 lemmes se portent à merveille et que notre leader africain favori continue à caresser ses rêves de Black Président pour insuffler une nouvelle harmonie au Nigeria. Le même soir, au Phil One on attendait Fela Ransome Kuti, fraichement signé par Barclay pour un bœuf impromptu avec les géants de l’alto beat parisien: ldrissa Diop, Ghetto Blaster et mon Xalam favori. La levée d’écrou de Fela nous fait dériver vers l’Afrique du Sud, où des centaines de Black Présidents comme Nelson Mandela sont écrasés par le néo-nazisme de Pretoria. On vient justement de redorer le flambeau de notre statue de la liberté modèle réduit face à Radio France. C’est ce qu’on appelle un signe du destin, non ?

 

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