ADIEU À GIFT OF GAB DE BLACKALICIOUS

Gift of GabLe triste news vient seulement de tomber, Timothy J. Parker, de Blackalicious alias Gift of Gab, héros de la scène hip hop de San Francisco est décédé le 18 juin 2021 à l’âge de 50 ans d’une insuffisance rénal, après avoir reçu une greffe. En 2002, j’avais eu le privilège de l’interviewer pour le magazine BUZZ, après son unique concert parisien au Batofar, par conséquent en hommage au fameux rapper disparu Gonzomusic re-publie cet entretien vieux de deux décennies. So long Gift of Gab…

Gift of GabLe rapper de Sacramento réputé pour son flow lyrique inégale avait été diagnostiqué d’une insuffisance rénale dès 2014, subissant des dialyses plusieurs fois par semaine même en tournée. Le 31 janvier 2020, les choses semblaient devoir s’améliorer pour Parker lorsqu’il a subi avec succès une procédure de transplantation rénale. Gift of Gab était la moitié du duo hip-hop basé dans la Bay Area avec le DJ/producteur Chief Xcel, tandis que Blackalicious lui-même faisait partie du collectif rap Quannum Projects, dont Parker était également un membre fondateur.

« C’est avec le cœur lourd et une grande tristesse que nous annonçons le décès de notre cher frère, Timothy J. Parker, alias  Gift of Gab », a publié le collectif Quannum dans un communiqué. « Tim a paisiblement quitté cette terre pour rejoindre nos ancêtres le vendredi 18 juin 2021. Il laisse derrière lui deux frères, une sœur, de nombreux neveux et nièces, d’innombrables amis et fans à travers le monde. Nous demandons que la vie privée de la famille soit respectée alors que nous pleurons l’immense perte de notre cher frère. »

« Il était l’un des êtres humains les plus positifs que j’ai connus et toujours tourné vers l’avenir », a aussi déclaré Brian Ross, le manager de Gab « Il débordait sans cesse de nouvelles idées, de perspectives philosophiques et de pensées sur l’avenir. Il était toujours prêt à apprendre, à grandir et à engager une conversation profonde sur des sujets avec lesquels il semblaitt moins familier. Une simple conversation avec lui sur presque tout pouvait vous mener à des réflexions parfois inattendues. »

« Notre frère était un MCs’ MC qui a consacré sa vie à son métier. L’un des plus grands à l’avoir jamais fait », a publié Chief Xcel (Xavier Mosley).  « C’est la personne la plus prolifique que j’ai jamais connue. Il cherchait à repousser les limites de son art de la manière la plus authentique possible. Il croyait vraiment au pouvoir de guérison de la musique. Il se considérait comme un vaisseau utilisé par une puissance supérieure dont le but était d’apporter des contributions positives à l’humanité par le biais de la rime. »

RIP Gift of Gab… ta spiritualité manquera intensément au monde dans lequel nous évoluons. En hommage à ton hip hop clairvoyant voici l’entretien que tu m’avais accordé pour mon mag BUZZ cet été 2002.

Blackalicious

Publié dans le BUZZ numéro 62 daté de septembre 2002 sous le titre :

 

BLACKALICIOUS : Superblack Mic Mac

 

Les Jungle Brothers, De La Soul, A Tribe Called Quest, Arrested Development, Gangstarr…la route a été tracée par ces défricheurs géniaux et pourtant si atypiques des us et coutumes rapologiques. Formation West Coast qui incendie la scène underground depuis presque dix ans, Blackalicious incarne la pérennité de cette face cachée d’un rap intelligent et introspectif, son patronyme revendiquant la négritude de Cézaire et tous ses délices. Si l’on pouvait encore en douter, avec leur nouvelle épopée sonique « Blazing Arrow », ces blacks à part font littéralement la révolution en stéréo. Le Batofar a beau être aussi oppressant que le sous-marin « U-571 », ce soir de Juillet je me fichais pas mal de savoir si la carcasse de metal amarrée face à la TGB pouvait subir le même sort que feu la piscine Deligny. Fuck les phobies Titanic, Blackalicious inventait sur scène le plus proche futur du rap. Intensément X-Cel derrières ses machines et son alter ego le prophétique the Gift Of Gab, avec seulement deux choristes et une poignée d’instruments incendiaient nos âmes pour y insuffler toute la blackitude agitée de Blackalicious. Vous l’aurez compris, avec une telle puissance létale des sequences et du flow le duo aurait tout aussi bien pu nous demander de plonger de la scène à la Seine, je crois que nous les aurions suivi !

La légende de Blackalicious nait voici quinze ans dans un établissement scolaire ensoleillé de Californie, la John F. Kennedy High School de Sacramento, lorsque le passionné de sons Xavier Mostley rencontre le fou de tchatche Tim Parker. Le flash ! Comme DJ Premier avec Guru. À force de partager les mêmes icones, Xav devient Chief X-Cel et Tim le volubile renait en The Gift of Gab, super héros des mots pour unir leurs deux superpouvoirs. Après bien des péripéties, le duo se retrouve sur le campus de Davis et ne tarde guère à capturer les ondes de la college-radio KDVS ; ils fondent leur premier label Solesides en 92 sur l’incroyable single « Count And Estimate » qui révéle à la fois DJ Shadow et Gift Of Gab. Le reste appartient à l’Histoire, le label Solesides se métamorphose en Quannum Collective et balance le CD fondateur « Endtroducing… » de DJ Shadow, celui du duo Latyrx  et deux EP’s plus l’ album « MIA » de Blackalicious ofrant aux groove mélomanes l’incroyable vivacité de cette scène de la SFBA (San Francisco Bay Area). BlackaliciousRencontre avec Chief X-Cel et The Gift Of Gab, artisans de ce puissant Black(alicious) power.

« C’est un album très long, comme si vous aviez voulu investir chaque seconde de ce CD…c’est aussi une histoire qui se développe du début à la fin !

Gift Of Gab : Totalement c’est une histoire en tant que telle, une expérience comme la projo d’un film d’action. On veut que tu te sentes bien, mais aussi que tu sois sérieux, que cela te fasse réfléchir, que cela te rende heureux, que cela te donne aussi envie de danser mais aussi de te souvenir…la musique couvre le spectre de ces différentes émotions ; c’est la plus belle ivresse naturelle au monde. Dans cette expérience auditive, à la fin de l’album, l’auditeur doit avoir la sensation d’être allé en voyage dans un lieu incroyable où son âme a vraiment été touchée…c’est notre but !

On ne peut pas écouter ces 70’ minutes en une seule fois et tout piger, tous ces sons mélangés….

CXC : … apportent du relief à ce que nous faisons. De toutes façons, il est impossible de tout comprendre dès la première fois. C’est ce qui rend positif des albums tels que celui-ci, car chaque nouvelle écoute, t’offre un sens neuf.

Vos racines soul sont très présentes dans cet album.

CXC : On a toujours essayé tout au long de nos carrières de synthétiser nos influences dans un son qui ait une totale cohésion. Chez Blackalicious, tu trouveras toujours tant de racines de la musique noire car c’est ce qui nous influence vraiment, ce qui constitue véritablement notre éducation musicale. C’est la trame de notre son.

Mais vous avez aussi écouté tant de choses en dehors, comme les Beatles par exemple. « Blazing Arrows » me rappelle leur titre obscur « Blue Jay Way » !

CXC : Elle est dérivée d’un sample de Harry Nilsson…qui a écrit pas mal de choses avec John Lennon…cela explique peut-être cette similitude.

Il y a aussi un super sens de l’humour distillé au fil des titres. Comme « Chemichal Calisthetics » où vous avez pensé à composer une chanson à partir de véritables formules chimiques !

CXC : Cut Chemist de Jurassic Five a trouvé ce concept qui nous a totalement séduit. On avait fait auparavant cette chanson –devenue culte pour les fans- « Alphabet Aerobics » où de A à Z on accélère le mouvement. Cette fois avec « Chemichal Calisthetics » Cut Chemist est venu avec le concept, avec le beat, avec toutes ces infos sur les réactions chimiques. Et le titre est né…

Vous aimez les femmes car il n’y a pas une seule chanson de cet album sans une présence féminine dans les chœurs ou en featurings ?Blackalicious

CXC : Totalement et spécialement les femmes qui chantent sur cet album, chacune d’entre elle incarne une nuance différente sur la palette de la soul. On travaille dur pour que la musique leur colle le plus possible à la peau. Avec Jaguar (Wright), dès que j’ai composé la piste musicale, j’ai su que c’était comme un appel à sa voix. On avait besoin d’un timbre funky, qui possède aussi cette puissance soul à la Aretha Franklin, avec toute la souplesse pour se glisser dans le groove.

Lequel arrive en premier l’œuf ou la poule…. la chanson ou la chanteuse ?

CXC : Pour moi tout commence par le rythme. Et ensuite tout se construit peu à peu par-dessus ; pour moi la batterie, le beat et la ligne de basse sont le squelette. Cela constitue vraiment les fondations de chaque titre.

À ce premier stade de la construction, comment cela se passe t’il entre vous 2 ?

CXC :  Moi je fais toute la musique et lui assure tous les textes. Moi mon domaine c’est le studio. J’y crée une série de mélodies de base. Et il va en choisir celles qui l’inspirent. C’est ainsi que nous édifions ensemble le concept de chaque chanson. Une fois la boucle centrale en place, moi je bâtis ma musique autour de ses textes et j’arrange la chanson en fonction de son écriture. C’est, je crois, le parfait équilibre.

Tu comprends TOUT ce qu’il écrit ?

CXC : Tu dois réaliser que je suis probablement la seule personne au monde qui écoutes ses textes au moins autant que lui ! Car une fois écrits moi je dois continuer à développer la chanson autour de ses mots, donc  il me faut écouter ses satanés textes 1000 fois peut être 2000 fois…même si parfois je suis obligé de les ralentir un poil ; mais la musique est là pour porter ce texte, donc j’arrange les séquences de batteries pour tourner autour.

Et toi tu comprends tous les sons qu’il utilise ?

GOG : Tout à fait. Pour nous tout est une question de tonalité et d’unité. Ce que j’essaie c’est de me fondre, de n’être plus qu’un avec le son. Chaque fois qu’il me donne une compo, c’est mon challenge d’auteur de me fondre avec lui. D’ajouter une dimension supplémentaire à sa musique. Car je crois que la manière dont fonctionne l’alchimie Blackalicious c’est qu’il parvient à mettre en valeur mes textes et que je parviens à sublimer sa musique en même temps. Pour former un son totalement intégré.   Je sais que l’on se pousse l’un l’autre dans la bonne direction. Il sait repousser mes limites et vice versa.

Objectivement vous ne souhaitez pas simplement que nous écoutions cet album, mais plutôt que nous réfléchissions à son écoute ?

CXC : On fait une musique qui nous reflète. Et le but suprême est de vraiment aller droit à l’émotion avec 100% d’honnêteté et 100% d’intégrité dans chaque chanson.

Gift of GabGOG : Quand tu es un artiste, l’objectif est de mettre ton âme à nue et d’exprimer ce que tu ressens à l’intérieur de toi pour le partager avec d’autres.

Vous êtes optimistes quant au futur ?

CXC : Je crois pas que nous allions dans la bonne direction car  tant de terribles prophéties semblent sur le point de se réaliser. Et ces prophéties sont comme des alarmes, une mise en garde de notre créateur pour nous dire : « si tu continues à vivre de la sorte, voilà ce qui risque de t’arriver ». Et, bien sûr, nous continuons a vivre sans rien changer à nos habitudes, alors le pire peut se produire. Tout ce que tu peux faire c’ est de rester en accord avec toi même.

GOG : Je crois qu’en fin de compte, nous sommes tout de même optimistes. Dieu a créé l’univers comme un mécanisme capable de corriger ses erreurs. Alors peu importe : si tout va mal, il y aura toujours un soleil levant après la tempête ! La réalité ultime c’est que Dieu ne peut pas se tromper ! C’est impossible. Et si nous échouons, c’est que nous sommes empêtrés dans une illusion, mais aucun de nous ne peut totalement échouer car nous sommes une partie de Dieu et il ne peut pas perdre, c’est juste une illusion d’échec. Au fond de nous, il y a cette pureté qui ne peut mourir, cette étincelle de vie éternelle, et cette énergie te permet de percer l’illusion car l’Enfer c’est la jalousie, l’enfer c’est la haine de l’autre, mais surtout l’enfer c’est la peur et l’ignorance. Tout est basé sur cette illusion que nous sommes séparés de Dieu. Mais Dieu ne peut pas perdre…et nous non plus ! »

Je me sens tellement plus rassuré désormais! C’est l’effet Blackalicious, le pouvoir intense de ce cocktail puissant de jazz, de soul mais aussi de reggae, d’afro beat, de tempêtes Pink Floydiennes et de pop-music satinée entrecoupé de séquences, dialogues, chœurs, jingles et tant de délices auditifs. Sans oublier tous les guests et potes qui se bousculent au générique de ce « Blazing Arrow » : Zach de la Rocha ( Rage Against the Machibe), Ben Harper, ?uestlove (Roots), Saul Williams, Gill Scott-Heron, Paul Humphrey, Sean Lennon etc… À un tel stade de l’art du beat, la mise en garde semble de rigueur : l’effet prolongé de Blackalicious peut créer à la longue de véritables et irréversibles hallucinations sonores.

Propos recueillis par Gérard BAR-DAVID

 

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