THE ROOTS AU ZÉNITH
Il suffit de quelques minutes à The Roots pour rappeler pourquoi le collectif de Philadelphie demeure une référence absolue du concert live. Mercredi dernier, au Zénith de Paris, Questlove, Black Thought et leurs huit musiciens ont livré près de deux heures d’un spectacle d’une intensité rare, où hip-hop, soul, jazz, funk et gospel se sont fondus dans un même élan. Plus qu’un concert, une démonstration de force de tout ce que peut devenir le rap lorsqu’il est porté par un vrai groupe. Un show éclatant qui a assurément donné envie à JCM de prendre… racines !
Par Jean-Christophe MARY
On les connaît aujourd’hui comme le groupe maison de Jimmy Fallon dans The Tonight Show. Mais réduire The Roots à cette prestigieuse résidence télévisée reviendrait à oublier près de quarante années passées à bâtir l’une des plus impressionnantes réputations scéniques de la musique américaine. Mercredi soir, devant un Zénith de Paris affichant complet, le collectif de Philadelphie est venu rappeler que la scène demeure son royaume. À 20 h 30 précises, les musiciens prennent possession de la scène. Les premières mesures de « The Pros » donnent immédiatement le ton. La mécanique est parfaitement huilée. Aucun temps mort, aucun blah, blah, la musique coule sans interruption. Très vite, The Roots entraîne le public dans un voyage à travers cinquante ans de musique afro-américaine, enchaînant « I Got My Mind Made Up » d’Instant Funk, « Jungle Boogie » de Kool & the Gang, « Soul Makossa de Manu Dibango », « Think Twice » de Donald Byrd ou encore « Lookin’ at the Front Door » de Main Source. Les morceaux s’imbriquent avec une fluidité remarquable, comme les pistes d’une mixtape idéale où chaque transition semble naturelle. Cette capacité à abolir les frontières entre les styles constitue depuis toujours la marque de fabrique du groupe. Là où le hip-hop s’est historiquement construit sur le sample et les boîtes à rythmes, The Roots a choisi, dès ses débuts, la voie du jeu collectif. Jazz, funk, soul, gospel, R&B et rap se croisent ici sans jamais s’opposer. Tout est joué en direct, avec une précision qui force l’admiration. Derrière sa batterie, Questlove dirige de main de maitre les opérations. Il impose un groove d’une précision métronomique, laissant constamment respirer les morceaux. Chaque frappe semble relancer la dynamique de l’ensemble.
Face à lui, Black Thought confirme une nouvelle fois son statut d’immense maître de cérémonie. Si sa silhouette est immédiatement identifiable — barbe fournie, bonnet, lunettes noires, pantalon ample et Doc Martens —c’est surtout son débit qui impressionne. Son flow, d’une articulation exemplaire, épouse chaque nuance des musiciens. Grave, puissant, toujours parfaitement en place, il assure le show concert avec une aisance déconcertante. Autour de ce tandem historique gravite une formation exceptionnelle. Deux claviers, guitare, basse, trompette, saxophone, trombone et sousaphone composent un orchestre dont la richesse sonore reste unique dans l’univers du hip-hop. Les cuivres insufflent une chaleur funk irrésistible, tandis que les claviers ouvrent régulièrement des respirations plus soul ou jazz. Chacun trouve sa place sans jamais empiéter sur l’autre, donnant à l’ensemble une ampleur presque orchestrale. La force du concert réside aussi dans son mouvement permanent. Les morceaux s’enchaînent sans rupture, parfois au point qu’il devient impossible de distinguer où l’un s’achève et où commence le suivant. Cette continuité nourrit une montée en puissance constante. Lorsque Black Thought lance un « Make some noise! », la salle explose. Quelques minutes plus tard, « Clap your hands! » transforme les milliers de spectateurs en section rythmique. Puis vient l’incontournable « Put your hands up! », auquel le Zénith répond instantanément. Très vite, les gradins se lèvent. On danse, on frappe des mains, on reprend les refrains. L’atmosphère prend des allures de célébration collective. Les éclairages passent des teintes roses aux aplats bleus avant de s’embraser de rouges profonds sur « Touch This », sculptant sans cesse de nouveaux tableaux.
À plusieurs reprises, les musiciens quittent leurs positions pour venir exécuter des chorégraphies parfaitement synchronisées, évoquant les grands orchestres funk des années 1970. Même le joueur de sousaphone abandonne son imposant instrument pour venir faire danser face aux premiers rangs.
Ce soir les morceaux qui ont construit la légende défilent sans temps mort : « Proceed, What They Do », « The Next Movement », « The Fire, Love of My Life (An Ode to Hip Hop) », « Here I Come », « Clones », « You Got Me » ou encore « The Seed (2.0) », accueilli comme un véritable hymne. Entre ces classiques, les longues séquences funk prennent une ampleur jubilatoire. Un solo de basse au son rond et profond embrase la salle avant que les cuivres ne viennent faire exploser l’ensemble. Plus loin, Black Thought reste seul avec Questlove pour une séquence de rap d’une intensité saisissante, aussitôt saluée par une standing ovation. Cette aisance à naviguer entre les répertoires n’est pas un hasard. Depuis leur arrivée à la télévision américaine, d’abord dans Late Night with Jimmy Fallon en 2009 puis dans The Tonight Show à partir de 2014, les musiciens ont accompagné plusieurs milliers d’artistes issus de tous les horizons. Cette curiosité permanente irrigue aujourd’hui chacun de leurs concerts. Les clins d’œil à Instant Funk, Fatback, The J.B.’s, Curtis Mayfield, Erykah Badu ou Manu Dibango témoignent d’une culture musicale encyclopédique jamais démonstrative, toujours au service du groove. Pendant près de deux heures, The Roots ne relâche jamais la pression. Peu de formations contemporaines peuvent revendiquer un tel niveau d’excellence instrumentale tout en conservant une énergie aussi communicative. Si chaque musicien brille individuellement, c’est surtout l’intelligence du collectif qui impressionne. Au terme d’une setlist aussi généreuse qu’inspirée, The Roots signe une prestation qui s’impose déjà parmi les grands rendez-vous musicaux de l’été parisien.
All pix by JCM
Set-list
The Pros
I Got My Mind Made Up
Jungle Boogie
Soul Makossa
Think Twice
Lookin’ at the Front Door
Step Into the Realm
Proceed
What They Do
The Next Movement
Mellow My Man
Dynamite!
The Fire
Love of My Life (An Ode to Hip Hop)
Stay Cool
Clones
Change (Makes You Want to Hustle)
Web
Dance Girl
Here I Come
Gimme Some More
You Got Me
The Seed (2.0)
Move On Up
Men at Work
