RICKY NELSON « The Indispensable Ricky Nelson 1957-1962 »
Avec « The Indispensable Ricky Nelson 1957-1962 », Frémeaux & Associés ressuscitent l’un des plus grands phénomènes populaires de l’Amérique d’après-guerre. Une anthologie passionnante qui rappelle que derrière l’image du jeune homme sage de la télévision se cachait un chanteur majeur, pionnier d’un rock’n’roll accessible, élégant et profondément américain. Un monument du rock and roll exhumé par JCM notre Gonzo Howard Carter sonique !
Par Jean-Christophe MARY
Dans l’histoire du rock américain, certains noms occupent toute la lumière. Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly ou Gene Vincent ont traversé les décennies jusqu’à devenir des figures mythologiques. D’autres, pourtant tout aussi populaires à leur époque, ont progressivement glissé dans l’ombre. Ricky Nelson appartient à cette seconde catégorie.
À l’écoute de « The Indispensable Ricky Nelson 1957-1962 », superbe anthologie publiée par Frémeaux & Associés, on mesure immédiatement l’injustice de cet oubli. Car avant d’être un souvenir de la télévision américaine ou une simple idole pour adolescents, Ricky Nelson fut l’une des plus grandes vedettes musicales de son temps. Entre 1957 et 1962, il rivalise avec Elvis Presley dans les classements, accumule les disques d’or et vend plusieurs dizaines de millions d’exemplaires. Cette période faste est aujourd’hui réunie dans un coffret particulièrement soigné qui retrace les années fondatrices d’une carrière exceptionnelle. Lorsque Ricky Nelson enregistre ses premiers titres pour Imperial Records, il bénéficie déjà d’une notoriété nationale. Depuis son enfance, les Américains le voient grandir dans The Adventures of Ozzie and Harriet, sitcom familiale devenue un véritable phénomène de société.
Bien avant l’invention du marketing moderne ou des réseaux sociaux, la série sert de formidable caisse de résonance à ses débuts musicaux. Chaque nouvelle chanson interprétée à l’écran devient un événement. Les téléspectateurs découvrent simultanément un adolescent qui grandit sous leurs yeux et un chanteur en pleine ascension.
Cette proximité explique en partie l’extraordinaire popularité de Ricky Nelson. Contrairement aux figures rebelles du rock’n’roll naissant, il rassure autant qu’il séduit. Là où Elvis scandalise parfois les ligues de vertu, Nelson apparaît comme le garçon idéal de l’Amérique des années Eisenhower, un gars poli, souriant, bien élevé et issu d’une famille modèle.
Mais derrière cette apparente sagesse se cache un authentique amoureux du rockabilly.
Dès les premiers morceaux réunis dans cette anthologie, l’influence des pionniers du rock venu du sud saute aux oreilles. Admirateur déclaré d’Elvis Presley, de Carl Perkins, de Gene Vincent ou de Jerry Lee Lewis, Ricky Nelson s’approprie leur énergie tout en développant un style personnel. « Be-Bop Baby », « Stood Up », « Believe What You Say », « Waitin’ In School » ou encore « Just A Little Too Much » témoignent d’une réelle maîtrise des codes du rockabilly avec ses guitares nerveuses, ses rythmiques bondissantes et un sens aigu de l’efficacité mélodique.
Loin d’être un simple produit de l’industrie du divertissement, Ricky Nelson possède une véritable identité musicale. Son approche moins sauvage que celle de certains contemporains contribue même à populariser le rock auprès d’un public plus large, familial et souvent réticent aux provocations des pionniers du genre. La grande surprise de cette réédition demeure toutefois la qualité de son chant. Longtemps éclipsées par son statut de teen idol, ses qualités vocales apparaissent aujourd’hui avec une évidence saisissante.
Ricky Nelson possède une voix chaleureuse de baryton immédiatement identifiable, capable de transmettre une émotion sincère.
Ses plus grandes réussites se trouvent souvent dans les balades qui ponctuent ce double CD. « Poor Little Fool », premier numéro un de l’histoire du Billboard Hot 100, « Lonesome Town », « Never Be Anyone Else But You », « Young World » ou « Travelin’ Man » révèlent un interprète subtil, capable de faire naître la mélancolie en quelques inflexions. À mi-chemin entre la douceur de Pat Boone, la sensibilité de Roy Orbison et la fraîcheur de Bobby Vee, Nelson développe un style immédiatement reconnaissable qui explique pourquoi ces chansons conservent aujourd’hui encore tout leur pouvoir de séduction.
La sélection opérée par Frémeaux & Associés se révèle particulièrement pertinente. Les grands succès côtoient plusieurs titres moins connus qui permettent de mesurer l’étendue de son registre.
Le second disque réserve même une curiosité bienvenue avec les quatre titres regroupés sous l’intitulé Ricky Sings Spirituals. Ces enregistrements gospel, rarement mis en avant dans les compilations consacrées au chanteur, éclairent une facette plus intime de son univers musical. L’ensemble bénéficie d’une restauration sonore de qualité qui met en valeur la fraîcheur intacte de ces enregistrements réalisés à la charnière des années 1950 et 1960.
Le destin de Ricky Nelson connaîtra par la suite des hauts et des bas. Malgré un retour remarqué au début des années 1970 avec « Garden Party », il ne retrouvera jamais l’immense domination commerciale de ses débuts. Sa disparition tragique dans un accident d’avion, le 31 décembre 1985, contribuera paradoxalement à figer son image dans une nostalgie souvent réductrice.
C’est précisément ce que corrige cette remarquable anthologie. Plus qu’une simple compilation de succès, « « The Indispensable Ricky Nelson 1957-1962 » rappelle que son auteur fut l’un des artistes majeurs de la première génération rock. Un chanteur élégant, un interprète sensible et un passeur essentiel entre l’Amérique familiale des années 1950 et la révolution culturelle qui allait bientôt transformer la musique populaire. Une redécouverte indispensable.
