L’ENLÈVEMENT AU SÉRAIL AU THÉATRE DES CHAMPS ELYSÉES

SerailPortée par la direction lumineuse de Laurence Equilbey et une distribution d’exception, la nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart « L’Enlèvement au sérail » séduit par son intelligence dramaturgique autant que par son excellence musicale. Un spectacle qui rappelle combien cette œuvre demeure l’une des plus modernes et des plus profondes du compositeur à découvrir d’urgence jusqu’au 12 juin. Un live report magistralement… « enlevé » par notre lyrique JCM !
 

SerailPar Jean-Christophe MARY

 

Il est des œuvres que le temps n’altère pas. Plus de deux siècles après sa création, « L’Enlèvement au sérail » continue d’interroger les rapports entre pouvoir, liberté et humanité avec une force singulière. Au Théâtre des Champs-Élysées, la nouvelle production signée Florent Siaud en apporte une démonstration éclatante. Associée à la direction musicale de Laurence Equilbey, elle offre une lecture d’une rare cohérence où la beauté du spectacle n’éclipse jamais la profondeur du propos. Premier grand succès lyrique de Mozart, créé à Vienne en 1782, « Die Entführung aus dem Serail « pourrait facilement sombrer dans les pièges d’un orientalisme daté. Florent Siaud choisit au contraire d’en dégager l’essence universelle. Sa mise en scène abandonne tout pittoresque superflu pour construire un espace mental où l’enfermement devient autant moral que physique. Une immense ligne bleue traverse le plateau comme une frontière mouvante, symbole de toutes les captivités qui entravent les personnages.
Le décor conçu par Romain Fabre séduit par sa lisibilité et son élégance graphique. Les volumes géométriques, les perspectives rigoureusement dessinées et l’utilisation d’imposantes sculptures composent un univers qui évoque parfois l’esthétique de la ligne claire chère à Hergé ou Edgar P. Jacobs. Cette stylisation n’a rien de décoratif : elle sert au contraire la fluidité du récit et confère à l’ensemble une étonnante modernité. Les déplacements rapides des protagonistes, la gestion précise des masses et certaines apparitions quasi cinématographiques des gardes du palais insufflent à l’action une tension dramatique constante.
 

SerailCette réussite scénique trouve son prolongement dans une distribution particulièrement homogène. Jessica Pratt domine la soirée dans le rôle redoutable de Konstanze. La soprano australienne possède toutes les armes requises pour affronter cette partition parmi les plus exigeantes écrites par Mozart. La pureté du timbre, l’agilité souveraine des vocalises et l’aisance dans les registres extrêmes impressionnent, mais c’est surtout la noblesse de l’incarnation qui retient l’attention. Son interprétation de Martern aller Arten, sommet vocal et dramatique de l’ouvrage, allie virtuosité et intensité avec une maîtrise remarquable. Face à elle, Amitai Pati compose un Belmonte d’une grande élégance. Son chant souple, son legato raffiné et sa sensibilité naturelle rendent pleinement justice à ce héros mozartien dont il évite soigneusement toute sentimentalité excessive. Dans ses grands airs, le ténor néo-zélandais fait entendre une ligne vocale lumineuse et parfaitement maîtrisée. La fraîcheur de Manon Lamaison apporte un contrepoint idéal à cette noblesse amoureuse. Sa Blonde, vive, spirituelle et résolument moderne, affirme avec panache son indépendance. La soprano française conjugue précision musicale et tempérament théâtral avec un naturel séduisant. Brenton Ryan campe quant à lui un Pedrillo particulièrement convaincant. Excellent comédien, doté d’une diction exemplaire, il anime les ressorts comiques de l’intrigue sans jamais sacrifier la musicalité du rôle. Sa célèbre romance avec guitare constitue l’un des moments les plus délicats de la représentation. Mais c’est sans doute Ante Jerkunica qui provoque les réactions les plus immédiates du public. Le chanteur croate possède les graves abyssaux qui font la légende d’Osmin. Son interprétation impressionne autant par l’autorité vocale que par l’intelligence dramatique, trouvant constamment l’équilibre entre menace et comédie.
 
SerailÀ la tête d’Insula Orchestra et d’accentus, Laurence Equilbey confirme une nouvelle fois son affinité profonde avec le répertoire mozartien. Sa lecture privilégie la transparence des textures, la vitalité rythmique et la richesse des couleurs instrumentales. Fidèle à sa pratique des instruments d’époque, elle fait entendre une partition d’une extraordinaire fraîcheur sans jamais céder aux effets faciles de l’exotisme. Chaque ensemble respire, chaque transition paraît naturelle, chaque intervention orchestrale éclaire le drame avec une remarquable précision.
 Au-delà de ses qualités musicales et scéniques, cette production rappelle surtout la singularité de L’Enlèvement au sérail dans l’œuvre de Mozart. Derrière les conventions du singspiel et les péripéties amoureuses, l’ouvrage porte déjà cette réflexion humaniste qui culminera quelques années plus tard dans Les Noces de Figaro, Don Giovanni ou La Flûte enchantée. En faisant triompher le pardon sur la vengeance, Mozart dépasse les ressorts traditionnels de la comédie pour atteindre une véritable dimension philosophique.
 Rarement cette leçon de tolérance aura été servie avec autant d’intelligence, de sensibilité et d’élégance. À l’heure où les maisons d’opéra cherchent sans cesse à réinventer les classiques, Florent Siaud et Laurence Equilbey démontrent qu’il suffit parfois de les regarder avec justesse pour en révéler toute l’actualité.
 Une des réussites majeures de cette saison lyrique parisienne. A voir jusqu’au 12 juin.
 
 

 
« L’Enlèvement au sérail »
Die Entführung aus dem Serail
de Wolfgang Amadeus Mozart
 
Distribution
 
Laurence Equilbey | direction
Florent Siaud | mise en scène
Romain Fabre | scénographie
Jean-Daniel Vuillermoz | costumes
Nicolas Descôteaux | lumières
Eric Maniengui | vidéo
Samuel Hercule | création sonore, bruitage
 
Jessica Pratt | Konstanze
Amitai Pati | Belmonte
Ante Jerkunica | Osmin
Brenton Ryan | Pedrillo
Manon Lamaison | Blonde
Uli Kirsch | Selim
 

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