TEARS FOR FEARS L’ÉCLOSION DE “ THE SEEDS OF LOVE”

TFFVoici 30 ans dans BEST, GBD retrouvait ses vieux complices Roland Orzabal et Curt Smith après leur traversée du désert de quatre longues années. Tears For Fears était enfin de retour avec ce qui allait constituer sans doute leur plus bel album, le lumineux et si irrésistiblement nostalgique des années Beatles et du « summer of love » : « The Seeds of Love ». Flashback en British pop music majeure !

TFFL’an passé, 29 longues années après leur dernier show auquel j’avais pu assister, je retrouvai les Tears For Fears en concert sur le port de Valencia, en Espagne ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/tears-for-fears-reveille-le-4-ever-fest-valencia.html  ). Les deux bathiens et moi nous nous étions rencontrés en 83, dans le minuscule bureau occupé par l’international de Phonogram sur New Bond Street, à l’aube de la sortie de leur tout premier LP « The Hurting » – que j’avais chroniqué dans le BEST 178 daté de mai 1983 où j’écrivais : « S’ils ont écouté attentivement les disques des Fab Four, ils en ont bien retenu la leçon et quelques autres aussi » -. Séduit par leur incroyable et harmonique power pop, j’étais parti à Londres interviewer Roland et Curt  et assister à leur concert au Hammersmith Palais pour le BEST 179 de juin 1983. Je pense que j’ai du également du chroniquer leur second LP « Songs From the Big Chair » en 1985, aussi lorsque TFF fait son retour en 1989, c’est tout naturellement que Christian Lebrun me missionne pour tendre à nouveau mon micro aux deux orfèvres de la pop.

Publié dans le numéro 255 de BEST sous le titre :

 

LARMES D’OR

 

Ça va comme ci, comme ça », me lance le jeune homme TFFaux cheveux bruns noués en queue de cheval. Et s‘il faut bien, de temps à autre, juger les choses par leur emballage, je peux très exactement mesurer le chemin parcouru par Roland Orzabal, depuis notre première rencontre en 83, dans un bureau de label anglais exigu et saturé de cartons divers jusqu’aux fastes du parquet miroir qui reflète aujourd’hui sa paire de tennis. Entre temps il est vrai, Tears For Fears, son implacable vecteur, a pulvérisé quelques records du monde de lancement du disque pop. « Pale Shelter », « Mad World », « Shout », « Everybody Wants to Rule the World », TFF a enchainé ses perles de culture synthétiques en pariant sur I‘harmonie des voix de Roland et de son complice Curt Smith. Techno-duo originaire de Bath, ils sont de la génération des Eyeless In Gaza, Yazoo, OMD, Blancmange, tous désormais portés disparus sur le front des charts. En fait, on pouvait croire que le grand cric  du Capitaine Haddock avait aussi croqué Roland et Curt, car dans le style: « Chéri, je descends chercher des cigarettes », nos deux protagonistes s’étaient effectivement volatilisés depuis des lustres… Élémentaire, mon cher lecteur, BEST, contrairement à tous ses confrères et après une enquête qui nous a mené du triangle des Bermudes aux chemins de Katmandou, est   en mesure d’apporter enfin toute la lumière sur la disparition de nos deux héros. Car, bon sang, mais c’est bien sur, malgré leur déclaration commune où ils affirment avoir passé tout leur temps, bouclés dans un studio, nous avons découvert qu’ils étaient en réalité partis…  pécher à la ligne. Ainsi, selon nos propres estimations, Roland et Curt auraient attrapé quelques 1789 saumons avant de benoitement réaliser que leurs montres s’étaient arrêtées depuis plus de quatre ans. Il faut pourtant admettre que les TFF ont vécu une extraordinaire mutation. Car s‘ils ont conservé leur super-pouvoir des envolées vocales néo-Fab, ils semblent avoir renoncé au règne des machines séquencées de l‘âge plastique pour découvrir le bois et le métal des véritables instruments. Et comme A + B = C, leur musique s’est ouverte à l’émotion jazz comme à la sourde douleur de la soul en compagnie d’authentiques instrumentistes de chair et de tripes comme Jon Hassel, Phil Collins ou Manu Katché. Et « M’enfin », comme il vaut mieux mettre les pieds dans le plat plutôt qu’a côté, j’ai donc demandé à Roland pourquoi il s’était offert l‘album le plus cher de l’histoire du rock and roll.

« La plupart des gens empruntent un taxi pour une course à travers la ville, disons que nous avons conservé le taxi un petit mois et demi. Avec tout ce que nous avons dépensé, à ce jour on aurait pu carrément s‘offrir tout le taxi. Mais certains aspects de ce disque étaient inévitables. Je ne me fais pas de soucis, je suis persuadé que nous arriverons à rentrer dans nos frais.

En quatre ans et demi, vous avez TFFusé trois producteurs différents. Vous auriez pu sortir au moins trois albums si vous le vouliez, or vous ne l’avez manifestement pas voulu ?

En fait, nous avons d’abord essayé de travailler avec ces mecs, Clive Langer et Allan Winstanley, car nous adorions leur production de l’album « Wilder » des Teardrop Explodes ; mais cela n’a pas du tout marché comme nous l‘espérions. Ensuite, nous sommes retournés voir Chris Hughes qui avait fait nos deux premiers albums. Nous avons bossé durant dix mois et comme nous étions tous potes, on bullait joyeusement sans se soucier des résultats. Au bout d’un moment, nous avons fini par réaliser que notre relation n’était plus créative. Alors nous avons décidé Curt et moi de réaliser nous-mêmes ce disque avec un ingénieur du son, Dave Bascombe qui avait assuré  sur notre dernier album. Et là les choses ont commencé à se précipiter, dix-huit mois, dans un excellent environnement de travail. À ce point des travaux, nous sommes allés au Kansas retrouver cette chanteuse black a l’émotion à fleur de peau. Nous avions rencontré Oleta Adams dans un bar après un concert à Kansas City en 85 où sa voix nous avait terrassés. Nous lui avons donc proposé de chanter avec nous sur l‘album, car les chansons que je venais d’écrire étaient tant gorgées de soul qu’elles étaient presque à la frontière du gospel. Elles avaient besoin d’un cachet authentique comme Oleta, car je voulais qu’elles soient le plus réalistes possible. Nous l’avons ramenée avec nous et tout s‘est précipité. Nous avions enfin une direction, un sens et une émotion. Avec les autres producteurs nous avions conservé notre panoplie habituelle de synthés et de drum machines et cela ne collait pas. Il nous fallait aller jusqu’au bout de notre expérience en utilisant de vrais instruments avec de vrais musiciens. 

Pourquoi vous casser la tête alors qu’il était si simple de photocopier la recette de votre succès en nous balançant un « Songs From The Big Chair 2 » ?

Parce que je suis intrinsèquement persuadé que pour créer, il te faut détruire. Et moi je crois avant tout en la musique. J’étais ravi de renoncer à tout ce que nous avions édifié. Nous étions au top du monde pop, nous avions vendu des quantités industrielles de disques. Nous aurions pu jouer la carte du follow up et nous bâtir une CARRIÈRE. Mais la musique me fait bien plus bander que les carrières. »

Dans les 70’s, un groupe comme Steely Dan pouvait passer trois ans à faire et à refaire inlassablement leur ouvrage. Entre-temps la révolution punk est passée et les machines cheap et dociles prenaient le contrepied d’une tradition pop installée depuis trop longtemps pour durer. À I’heure où tous les albums font tchak poum poum, Roland et Curt sont désormais les Donald Fagen/Walter Becker d’aujourd’hui. Et si leur « Sowing The Seeds Of Love » s’identifie étrangement au « I’m The Walrus » du Magical Mystery Tour, « Shout » n’était-il pas déjà le joyeux corollaire de « Twist and… » ? Mais au fait…  quelle taille avaient-ils ces saumons ?

Publié dans le numéro 255 de BEST daté d’octobre 1989Sugarcubes

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