RYKIEL ET KOUYATÉ LA LEGENDE DU PIANO BALAFONÉ

kangaba-parisC’est un son qui ne ressemble à aucun autre : l’union sacrée d’un piano et du balafon, ce sublime xylophone made in Africa. Il est né de la rencontre entre deux musiciens d’exception, Jean Philippe Rykiel et Lanciné Kouyaté. A mi chemin entre world music dorée à l’or fin et jazz sans frontières, le titre de leur album « Kangaba Paris », leurs deux villes d’origine, reflète tout le chemin parcouru pour inventer ce métissage émotionnel qui fait battre nos cœurs juste un peu plus vite. Bien plus fou qu’un piano marabouté, un piano balafoné 😉

Rykiel et KouyatéCe soir de novembre, c’est dans un cadre inhabituel que je m’apprête à découvrir le duo composé de Lanciné Kouyaté, virtuose incontesté du balafon, cet instrument venu d’Afrique au son aigrelet entre clavier et percu, et Jean Philippe Rykiel, légendaire clavier qui a accompagné tant et tant d’artistes africains. Mais, ce soir, au joli théatre des Bouffes du Nord, contrairement à son habitude, lorsque Jeanphi s’installe sur scène, il n’est pas face à son rack de synthétiseurs habituels mais devant le clavier en noir et blanc d’un piano de concert classique. En sortant de sa zone de confort, l’ami Rykiel a choisi de se dépasser et de réinventer son art. Dans ce lieu incroyable, à l’acoustique superbe, une sensation puissante émanait de ce concert. Plus qu’une véritable complicité ou un simple dialogue, c’est comme un mariage entre les deux instruments qui s’opère ici. Lanciné et Jean Philippe nous racontent une histoire, mais avec des sons en lieu et place des mots. Car si la musique de « Kangaba Paris » est purement instrumentale, elle est loin d’être mutique. Elle respire, elle groove, elle swingue. Subtil mélange de musiques traditionnelles mandingues et de compositions originales, ce bel album s’inscrit naturellement dans l’aventureuse discographie de Rykiel aux cotés de Lama Gyourmé, Tim Blake, le Xalam ou Youssou N’Dour. Rencontre avec Jean Philippe Rykiel.

« Quelle est la genèse de ce piano balafon ? Comment vous étes vous rencontrés avec Lansiné Kouyaté ?

Tu sais, si l’on fait la généalogie de mes relations avec les musiciens africains, on remonte très vite à Prosper Niang du Xalam. C’est lui qui m’a fait rencontrer entre autres Youssou N’dour, toutes les stars sénégalaises mais aussi Salif Keita qui cherchait un arrangeur pour son album « Soro ». C’était évidemment l‘époque bénie, la fin des années 80, lorsque la musique africaine était en plein essor

Paris « capitale de la sono mondiale » comme on disait à Actuel et Nova !

Voilà, « Soro » se préparait et parmi les musiciens de Salif Keita, il y a eu toutes ces rencontres, dont certains sont restés connus comme Ousmane Kouyaté, Kanté Manfila, aujourd’hui disparu. Et évidemment, par l’enchainement des amis et des amis des amis, j’ai rencontré un musicien qui a tenu une place essentielle dans ma vie, le guitariste Saki Kouyaté. Est-ce que je t’ai jamais raconté que quelqu’un m’avait un jour offert une maison dans son village, au Mali ?

Ah non, je m’en souviendrai

Cette maison est une case traditionnelle en banco ( briques composées de terre glaise et de paille) qui permet de construire les maisons là bas. Et Saki en 2000 m’a invité au Mali et m’a amené jusqu’à son village qui s’appelle Saguelé. Après avoir salué la famille, il m’a conduit à un endroit. Il me dit : « baisse la tête », je baisse la tête. Puis « relève toi », je me relève. Je me retrouve dans une case traditionnelle, ronde, en banco, dans laquelle il faisait frais alors que dehors il y avait un soleil de plomb. Et il me dit : « c’est chez toi. C’est ta maison, c’est nous qui te l’avons faite ». J’ai failli pleurer de joie ce jour-là. Et effectivement, entre la fin des années 80 et 2000, avec Saki Kouyaté, on a fait plein de choses ensemble. Il m’a fait participer à plein de concerts, d’enregistrements. C’est un guitariste au style très particulier. Ce n’est pas du tout un virtuose de la vitesse, mais il joue avec une grande douceur et je dirai presque qu’il est le « slow hand » malien !  A l’époque, je commençais à vraiment m’équiper chez moi, à avoir un lieu qui ressemblait enfin à un studio où je pouvais enregistrer autre chose que mes petites maquettes personnelles.

Là, on est rue des Saint Pères en bas de chez Sonia…

Oui, au sous-sol même. Et après Prosper, il commence à m’amener des artistes à enregistrer. Enregistrer chez moi, en fait, il y avait pas mal de contraintes. Il n’y avait pas encore d’ordinateur, je n’avais pas encore d’enregistreur multipistes et ça voulait dire qu’une prise de voix se faisait d’un bout à l’autre de la chanson, sans pouvoir dropper.

Jean Philippe Rykiel

Obligation de faire du live, donc.

Voilà. On se retrouve dans la situation du live. C’est très excitant d’ailleurs.  Mais tu n’as pas le droit à l’erreur. Et en plus, avec mon système que je ne vais pas vous détailler ici car trop technique, il fallait en plus mixer en temps réel car cela se faisait avec deux magnétophones deux pistes. Bref, parmi les musiciens qui jouaient avec Kassé Mady Diabaté, un chanteur qui était presque aussi connu que Salif à un moment, et qui est mort l’année dernière d’ailleurs, et il y avait Lanciné Kouyaté au balafon. Qui était en fait son beau-frère. On était en 87. Et, avec Lanciné, il s’est tout de suite passé quelque chose de fort musicalement entre nous. D’abord, il m’impressionnait par sa virtuosité. Et puis il était très drôle. Le seul fait de l’entendre parler me mettait le sourire aux lèvres. Après ces séances d’enregistrement, on se voyait assez souvent et on avait commencé à faire des trucs ensemble balafon et synthés. C‘était pas mal, mais sans plus. J’avais l’impression que cela ne mous menait nulle part. C’était instrumental et, par essence, la musique instrumentale n’est pas très simple. En fait, notre musique n’était alors qu’un bœuf permanent.

Une absence de structure et de construction ?

Exact. Deux musiciens qui s’amusent et voilà tout. Au bout d’un moment, on a un peu laissé tomber, mais on continuait à se voir. On s’invitait l’un chez l’autre. Lui a fait toutes les séances africaines au balafon. Tous les disques maliens ou guinéens, au moins une grande partie, tu vas retrouver son nom crédité sur les pochettes. Malheureusement, la plupart ne sont pas sortis en France.

Les fameuses K7 puis CD vendus au marché !

Voilà. Mais par contre il a fait d’autres collaborations, notamment avec un pianiste de jazz, Omar Sosa, Dee Dee Bridgewater, avec Cheikh Tidiane Seck, il est LA pointure, celui que tout le monde s’arrachait au balafon dans les studios d’enregistrement parisiens. On se voyait de manière amicale. Et de temps en temps on essayait des trucs. Et un jour, voilà deux ou trois ans, il vient à la maison et on se lance dans un projet improvisé d’un concert au Divan du Monde pour radio FG, mais cette fois je suis au piano face à son balafon. Pourtant, on n’a pas eu l’idée tout de suite de notre duo. Après ce concert au DDM, après ces 25 ans d’amitié partagée où on essayait des trucs cela restait pas mal sans plus. Mais un jour, il s’installe et je me mets au piano. On commence à jouer et là il y a un truc qui se passe et on ne comprend rien.

Vous étiez beaucoup plus détendus qu’au Divan du Monde

Oui, on était à la maison et dés que nous avons commencé à jouer, c’était comme une joie qui s’emparait soudain de nous. On a commencé à improviser à partir dans tous les sens…

…à rire car il y a toujours un coté burlesque, humoristique dans ta musique, toujours un clin d’œil ! Et Lanciné le partage avec son balafon, il ne se prend pas au sérieux.

Pas une seconde. Et au bout d’un quart d’heure de jeu, on s’arrête et on se dit : mais qu’est ce qui se passe ? Mais c’est cela qu’on cherchait depuis toujours. Cela me fait tout drôle de dire ça, car moi qui suis un adepte des synthés, c’était presque triste pour moi de le constater. Autant je suis un adepte des synthés, autant je ne me considère pas comme un pianiste. Quand j’entends des « vrais pianistes », aussi bien classiques que jazz, Herbie Hancock, Keith Corea, Keith Jarrett, pour parler des modernes ; il y en a énormément en classique aussi, pour moi je ne suis pas du tout au niveau de ces pianistes-là. Le synthé c’était vraiment mon univers et d’un seul coup je me rends compte qu’en sortant de mon univers, je fais quelque chose de plus intéressant, de plus communicatif.

Les anglo-saxons parlent de « zone de confort »

Voilà, c’est exactement cela.

Tu t’es libéré de quelque chose ?

Quelque chose me re-concentrait sur la musique, je n’avais pas à faire des milliers de manipulations avant de commencer à jouer, pas de programmation, une spontanéité retrouvée. Un rapport avec l’instant présent. Cela a fonctionné tout de suite. On s’est dit tous les deux : il faut que l’on fasse quelque chose comme ça. A l’époque, on ne savait pas qui ça pouvait intéresser, mais c’était une certitude qu’il fallait qu’on poursuive dans cette direction. En même temps, Lanciné me disait : le synthé c’était quand même bien, peut être que l’on pourra revenir au synthé après. Mais pour le moment, on a un truc qu’on tient là et il faut le cultiver.

Lanciné Kouyaté

Lanciné Kouyaté

Dès le début, il y avait un projet d’album ?

Non on s’est juste dit : on tient quelque chose, cultivons-le, travaillons-le. Et là on s’est mis à répéter. Moi j’enregistrais juste avec un Zoom, un petit enregistreur, pour avoir une trace de ce qu’on faisait. Une fois qu’on a été suffisamment au point, et qu’on a eu une dizaine de morceaux, structurés, j’ai appelé Philippe Teissier Du Cros, un ingé son très réputé, qui a fait tant de choses, surtout dans le jazz. Pour préserver la spontanéité, sur cet enregistrement, j’avais décidé de ne pas m’occuper du tout de la technique. L’album est une collection de musiques traditionnelles à l’exception de trois morceaux : « Qu’est-ce qu’on a fait là », jeu de mot sur Fela Kuti et son titre « African Woman », « La chasse », celui où on a mis du papier dans la piano et où tout le monde va penser que sa chaine déconne et « 15 aout » où il y a un peu de synthé d’ailleurs, si tu écoutes bien. C’est le seul où je me suis écarté de la doctrine piano-balafon car en fait je ne l’ai pas enregistré au même moment, je l’ai enregistré tout seul, sans ingénieur et je n’étais pas au piano mais à l’ordinateur avec un très beau son de piano numérique qui sonne très bien et du coup j’ai pu rajouter une petite nappe derrière.

Je vais me faire l’avocat du diable, mais avec tes samples, ta technologie, le joueur de balafon, tu aurais pu t’en passer, non et faire du balafon aux claviers ?

En tout cas, je n’aurais pas pu me passer de sa chaleur, de son humour et de sa personne. Et de tout ce qui se passe d’humain entre deux personnes qui jouent ensemble, ça c’est impossible à recréer. Et puis c’est lui qui m’a amené les morceaux traditionnels. La plupart sont des réarrangements du répertoire traditionnel. Et je suis incapable de jouer comme lui. Avec un balafon échantillonné, on peut faire des super trucs, mais tu sais bien que moi les instruments samplés, j’essaye plutôt de les détourner de leur fonction, de jouer des choses…

…contre nature !

Oui, contre nature (rires) qu’un balafoniste aurait mal à jouer parce que c’est plutôt pianistique ce que je fais. On a eu beaucoup de chance que Philippe Teissier Du Cros vienne avec de super micros pour nous enregistrer en live dans la même pièce chez moi…

…j’allais dire au Rykiel studio …qui n’est plus rue des Saint Pères. Mais on ne va peut-être pas dire où il est, on va rester discret. On a enregistré pas mal de prises des morceaux. On a fait pas mal de versions. Et c’est moi qui ai fait le montage. On a enregistré une semaine en tout, mais en trois épisodes. Ensuite j’ai rassemblé les meilleurs moments et j’ai fait le montage. Avant de le transmettre à Philippe qui a assuré le mixage. Et le résultat, c’est notre album « Kangaba Paris ».

Et au fait, où se trouve Kangaba ?

C’est le village d’origine de Lanciné. C’est au Mali bien sûr, à 50 km de la frontière guinéenne. C’est dans le Mandé, là où l’on parle le mandingue. »

 

Jean Philippe Rykiel & Lanciné Kouyaté

« « Kangaba Paris »

Siléne Recors Buda Musiquekangaba-paris

 

 

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