L’ADIEU À TONTON DAVID

Tonton DavidDamned… 53 ans, Tonton David nous a brusquement quittés. Victime d’un AVC, son cerveau n’avait plus été irrigué durant les longues minutes où il était resté inconscient. En état de mort cérébrale, le héros du raggamuffin a finalement été débranché. Rencontré au tournant des 90’s, je l’avais souvent accompagné pour la presse et la télé, pour capturer le flow si puissant de ses mots qui frappaient, en toute coolitude, si bien de taille et d’estoc. Adieu David, my friend !

Tonton DavidInexorable tristesse, lorsque tous ces funestes messages ont commencé à affluer sur le net. Pierpoljak et Dady Nuttea annonçaient que David était décédé d’un AVC, mais je ne voulais pas y croire. J’ai attendu quelques heures avant de réagir ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/tonton-david-en-etat-de-mort-cerebrale.html ), mais hélas au fil des heures la triste news se vérifiait. David est décédé hier dans la soirée, à l’hôpital de Nancy, des suites d’un accident vasculaire cérébral survenu à la gare de Metz en descendant du train qui le ramenait de paris où il travaillait à un nouvel album, le premier depuis 2009. Le chanteur habitait la Moselle depuis plus d’une décennie. « Le reggae est en deuil, mais tu restes vivant dans nos cœurs. Pour tous ceux qui t’ont connu, tu restes à jamais le Tonton, le frère, l’ami, le collègue. Celui que tout le monde aime pour sa joie de vivre. Condoléances à toute la famille » a publié son alter ego King Daddy Yod sur son Facebook.

Tonton DavidJ’avais découvert David Grammont, alias Tonton David, né à la Réunion d’une famille de musicos, sur le tournage de son hit fondateur « Peuples du monde », véritable révélation et hit explosif de la compile « Rapattitude » de 90, avec Daddy Yod , NTM et Assassin ( Voir sur Gonzomusic   https://gonzomusic.fr/?s=Rapattitude+  ). L’été 1991, Tonton David enregistrait à Londres son tout premier LP et je l’avais retrouvé pour le mythique show « Mégamix » de Martin Meissonnier sur Arte, en plein Carnaval de Notting Hill Gate, dans le petit studio où il finissait les voix et le mixage de l’album «  Le blues des racailles ».

Tonton DavidBenny Malapa était présent en tant que boss de sa maison de disques, Labelle Noir, et David était alors managé par le cool Junior. Il n’avait pas encore 24 ans à l’époque et il irradiait de lui une incroyable énergie. En studio, lorsqu’il travaillait ses voix de sa chanson-titre « le blues des racailles », il agitait ses locks pour rythmer le courant tumultueux de ses mots électro-choqués, un immense sourire barrant son visage. Je n’avais jamais entendu rien de tel en Français auparavant. Face à ma caméra, il se livrait candidement :

« Je suis venu à Londres pour travailler. On est en studio depuis une semaine. Je suis encore là pour une dizaine de jours, le temps qu’on finisse l’album.

Pourquoi avoir choisi Londres ?Tonton David

Depuis le départ on est avec une équipe dont une moitié vient du Nord de Londres, tandis que l’autre moitié vient de la banlieue parisienne. Mais à Londres, il y a des ingénieurs du son qui connaissent vraiment ma musique, le raggamuffin, tout ce qui est black-music et dance music. Les seules personnes qui pouvaient nous apprendre, c’était les Jamaïcains. Les maquettes sont faites à Paris, l’enregistrement est fait à Londres, tout comme le mix.

C’est ton premier album, cela doit être faire un petit quelque chose à l’estomac ?

Ça ne me fait pas grand-chose, moi-même je ne sais pas. Je suis content de pouvoir faire enfin autant de musique sur un vinyle qui va être mis en vente, car il n’y a pas si longtemps, je n’avais pas autant d’ambition que cela. C’est vrai qu’on a un morceau qui a pas mal marché. Mais je n’accorde pas tant d’importance à cela. Par contre, je sais que je prends mon pied quand je suis en studio. Si les gens apprécient, là cela me fera un petit quelque chose au coeur.

Il est beaucoup question de racaille dans cet album. C’est quoi la racaille?

Tonton DavidMoi, je ne parle pas pour forcément tous les jeunes de banlieue. Moi je parle surtout à tous les jeunes qui partent débrouillards très tôt dans leur vie. Qui font leur politique très tôt, qui tombent vite dans le vol, qui tombent vite dans la drogue et dans d’autres mauvais trips. Nous, on n’est pas moralisateurs, mais il y a une certaine réalité en France, plein de gens qui critiquent les banlieues, car trop de jeunes tombent dans la came. Leurs parents ne le savent même pas. Il y a plein de jeunes qui volent et leurs parents ne le savent même pas. Parce qu’ils n’ont pas envie de savoir. Mais je préfère rester flou dans mes interviews, il vaut mieux écouter les lyrics de mes chansons. Comme je te dis, on essaie de faire un nouveau style c’est le « racaillemuffin ». Racaille pour racaille et muffin pour conscient. Je sais qu’on ne nous dira jamais qu’on copie sur les Jamaïcains, qu’on copie sur les Américains, si on fait ce style-là bien à nous.

Tonton David

David et Benny

Racaille de la manière dont tu le dis c’est positif ?

Racaillemuffin c’est positif ! Mais racaille, c’est pas positif, racaille c’est la caillera !

Donc, tu crois que toutes les racailles vont devenir positives en écoutant ta musique ?

Il ne faut pas avoir juste l’ambition d’aller en boîte, ce soir, mais avoir l’ambition de faire quelque chose demain. On a le droit d’avoir les mêmes ambitions que n’importe quel jeune, même si on nous considère comme défavorisés. Moi, si j’avais fait ce qu’on m’avait dit de faire, j’aurais passé un concours d’infirmier, parce que ma famille n’avait pas d’argent, pour que je fasse des études. Et peut-être que dans 20 ans j’aurais été chef de service ! Moi-même, au début, je n’avais jamais songé à faire de la musique et maintenant je prends vraiment mon pied quand j’en fais. »Tonton David

« A qui la faute » « Le blues des racailles », ce premier album installe durablement King Tonton David dans notre paysage musical hexagonal. Avec King Daddy Yod, Nuttea et Erika, cette ragga-wave a changé la donne. Et pas seulement dans les oreilles ! Car, en débarquant, ces pionniers du ragga ont aussi drastiquement changé… notre manière de planer. Depuis la fin des 70’s et la disparition de la Colombienne compressée, la seule herbe disponible dans l’hexagone était de l’Africaine, pleine de graines et de branches, qui avait pour principal effet d’occasionner des maux de tête. Aux côtés de ces artistes, quelques entrepreneurs rastas ont commencé à nous approvisionner en skunk d’Amsterdam, bien plus proche de l’effet explosif de la weed qu’on ne trouvait alors qu’à NY ou LA. Sur ce terrain-là aussi le ragga à durablement bouleversé nos vies.

David et BennyQuelques mois après ce reportage, le 30 janvier 1993, Tonton David donnait son tout premier show au Bataclan et, pour l’émission Ramdam sur France 3, j’avais décidé de filmer David, de son lever à son coucher, pour documenter cette journée si particulière de son existence. Et entre David et Bar-David cela ne pouvait que coller entre nous 🤩  Benjamin Chulvanij était alors manager à l’essai et c’était son tout premier jour de boulot ! Arrivée au Bataclan, balance avec les musiciens. Backstage, Tonton David se laissait interviewé par Cachounet pour son magazine sur M6, juste avant que ma caméra ne l’accompagne pour monter sur scène, ouvrant le show sur son inoxydable « Peuples du monde », face à la houle d’un océan humain frénétique à ses pieds. Je garde à jamais cette image de lui, un garçon à la fois jovial et timide. Mais également aussi puissant que subjuguant. J’entends encore son rire franc résonner entre ses beats chaloupés. C’est cette nonchalence exacerbée qu’il incarnait si bien. Je ne parviens pas encore à réaliser que David est parti pour de bon. Je ne me lasserai jamais de l’écrire, la vie est décidément trop injuste. So long David…

Tonton David

En bonus tracks,  de cet hommage, voici les chroniques des deuxième et troisième albums de Tonton David “Allez Leur Dire” 1994 et “Récidiviste” de 1995 vraisemblablement écrites pour le magazine ROCK SOUND :

 

TONTON DAVID “Allez Leur Dire”

 

 

 

 

TONTON DAVID “Allez Leur Dire”

Lorsqu’ils déboulent au crépuscule des 80’s avec leur virulent euro-reggae, les UB 4O propulsés par toute la force de leur conviction sociale créent un véritable séisme avec leur “Food For Thaught” qui dénonce déjà l’exclusion et le cynisme dans une société qui mise sur l’escalade du pognon au détriment de son matériel humain, un peu comme dans l’armée romaine où en cas de défaite des généraux on éxécutait un fantassin sur 1O selon le joyeux principe dit de la “décimation. Car si les textes et la musique de UB 4O ont un tel impact, c’est  que leur reggae participe, comme celui de Marley, à la reconquête d’une certaine dignité retrouvée. En France, il est vrai que cette musique n’a jamais eu ce même rôle déterminant….jusqu’à l’arrivée en 90 d’un certain Tonton David et de son “contrat social” chaloupé “Peuples du Monde”. Avec son premier album, l’hexagone découvre soudain que son horizon sonore a su enfin nourrir un ragga-guerrier arraché au no man’s land de la Zone à la seule force de son émotion. Sur scène, à la Cigale, voici un an ou au Bataclan au printemps dernier, David déchaîné se taille un authentique costar de performer hors pair. Energie, sensibilité, rage mais aussi humour, amour et tendresse, David de son timbre si particulier décline en auto-critique son CV de “racaille” à l’antithèse des gansta’ rappers US pour que son exemple serve la communauté. Avec “Allez Leur Dire” Tonton David embraye en overdrive sur un somptueux LP enregistré à Memphis-pour l’inspiration- avec Tyrone Downie-pour la légende- le claviers des Wailers. Et déjà les Cassandres de la rock critique et autres ayatollahs du beat, auto-promus gardiens d’une prétendue “authenticité”, dégainent leur Magnum Force. Trop poli, trop produit, trop UB 4O, trop commercial ou inversement pas assez bricolo, pas assez affamé…les balles dum-dum de leurs critiques rebondissent sur le gilet pare-balles de mes convictions; “Allez Leur Dire” est un putain d’album. En choisissant de faire évoluer son style vers le son CinémaScope, David a su au contraire gagner en maturité. Et ses textes brûlots prouvent que sans renoncer à insuffler une énergie positive dans une époque particulièrement troublée, chaque rime nous rappelle que l’on n’a jamais mis autant de gens sur le pavé depuis qu’on les a noyé sous le bitume. On peut affirmer des choses graves sur une musique d’apparence légère, c’est l’axiome de Tonton David pour arracher ses mots du ghetto. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, mais ces mots-là n’ont pas fini de nous secouer les neurones. “Allez Leur Dire” recèle incontestablement quelques bijoux de hits comme “Ma Number One” dédiée à sa môman ou “Quelque Chose A Te Dire”, mais le sourire de David cache souvent son instinct de rebelle. Écoutez “Sur et Certain” où David balance de toute sa coolitude “qu’on nous prend pour des cons, je parie que lorsque ce printemps sera chaud ce single invincible saura descendre dans la rue reprise en choeur par les manifs (rayer les mentions inutiles) des infirmières, des agents RATP, des étudiants, des lycéens, des fonctionnaires, des femmes, des hommes… allez donc leur dire que c’est nul !

 

TONTON DAVID “Récidiviste”TONTON DAVID “Récidiviste”

Au virage des 90’s, pour la première fois un keubla blackboule nos charts de son reggae camembert. Après bien des années obscures de galères et de sound-systems, dans la foulée triomphale de son “Peuples Du Monde”, Tonton David balance “Le Blues Des Racailles”; et son premier CD au beat syncopé reflète comme un miroir tout le spleen bétonné de sa banlieue est. Second CD “Allez Leur Dire” début 94, et le méga-tube “Chacun sa Route” du film ”Un Indien Dans La Ville” téléporte notre David dans la dimension Goliath de la sur-médiatisation.  Trop de télés, trop de duos apocryphes sapent la crédibilité roots de notre rasta-ratata. Mais caillera dans l’âme, caillera-tu resteras, David rejette la futilité paillettes et les amitiés factices pour se replonger dans le bain rédempteur du reggae de Marley. Retour à la case départ,  “Récidiviste” son troisième album sera enregistré à la maison, à Saint-Maur-Des-Fossés, à un jet de pierres exactement de la cité bétonnée où il a commis ses premiers larcins. Pour la première fois, David se prend totalement en charge, assumant en plus des compositions la réalisation et la direction des musiciens dont le fidèle et ex Wailers Tyrone Downie qui co-signe la majorité des titres. Et pour remettre nos pendules à l’heure jamaïcaine, dès la première chanson “Tous Ensemble” David lance: “Il était nécessaire que la musique prenne le dessus/Il était nécessaire que le message passe/Il était nécessaire que le reggae survive…” Charmeur avec “Jeunes Filles”, David sait aussi être amour comme dans “Posse Cool”. “Récidiviste” c’est le retour vers notre futur rasta, le cool, comme les super-pouvoirs  pour survivre dans ce monde de brutes, 14 titres du plus pur reggae francophone, gorgés de soleil et d’énergie, de frondes et de convictions, de tendresse et de hargne mais avant tout d’espoir. Avec ses textes ultra positifs- quoique parfois naïfs- et ses compositions énergétiques comme “Pour Tout Le Monde Pareil” ou “Si On M’avait Dit”, en duo avec Cheb Mami ou solo, David n’a pas fini de secouer ses dreadlocks pour nous faire pousser des forets de palmiers imaginaires et des buissons-ardents de cannabis sativa dans tous nos champs de béton.

 

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