KISS « Destroys Anaheim 76’ »

KissKISS détruit Anaheim : cinquante ans après, la déflagration est toujours là… celle qui s’est produite un certain 20 août 1976, au méga stade d’Anaheim, Californie. Un rock implacable et dantesque qui scotche toujours autant Salim Zein encore totalement électrisé par l’écoute de ce forcément destructeur « Destroys Anaheim 76’ ». Du coup on comprend Kiss la coule douce après autant d’efforts !

KissPar Salim ZEIN

KISS se présente devant un public déjà passionné par ce volcan venu de New York. Le groupe vient de sortir « Destroyer », produit par Bob Ezrin, album bientôt légendaire, et jouit déjà d’une réputation scénique à peu près sans faille. KISS déploie ce soir-là tout son rock’n’roll à un moment charnière. Mais c’est toujours comme ça en Amérique. Au même moment, une autre guerre se joue du côté de la Corée et, déjà, Pyongyang fait trembler le monde. Quelques jours auparavant, l’incident de Panmunjom a fait monter la tension entre les deux Corées et les États-Unis à un niveau inquiétant. Le lendemain du concert, Washington et Séoul répondront par une démonstration de force militaire spectaculaire.

Et puisque les déflagrations aiment parfois se répondre à plusieurs milliers de kilomètres de distance, ce même 21 août 1976, en France, un certain Marc Zermati organise à Mont-de-Marsan ce qui restera comme le premier festival punk européen.

Décidément, la Terre tremble.

Et le rock’n’roll est toujours là.

Nous sommes dans un temps où Internet n’existe pas. Où l’information ne circule pas en une fraction de seconde. Les magazines racontent ce qu’ils peuvent, quand ils le peuvent. Pourtant KISS a déjà traversé l’Atlantique. Quelques mois auparavant, les quatre New-Yorkais sont venus saluer l’Europe et se sont même produits à l’Olympia.

Ils découvrent le continent de leurs propres idoles : celui qui a vu naître les Beatles, les Who, les Rolling Stones et tout ce rock anglais venu secouer l’Amérique avant que celle-ci ne lui rende la politesse.

C’est dans ce contexte d’implosion, d’explosion et de radiation que KISS joue à Anaheim.

Et nous voilà maintenant le 22 août 2026.

Cinquante ans ont passé.

Cinquante ans effacés en appuyant sur Play

La magie tient aujourd’hui à la résurrection de ces bandes enregistrées à Anaheim et remises entre les mains d’Eddie Kramer. Qui d’autre ?

L’homme était déjà derrière « Alive ! » en 1975. Cette fois, il revient aux bandes originales pour nous rendre l’énergie de ce groupe frais, jeune, affamé et manifestement décidé à conquérir le monde.

Les mots manquent un peu pour exprimer ce que procure l’écoute.

Pour tout vous dire, j’ai écouté le disque d’une seule traite.

Et en 2026, c’est presque devenu un exploit.

À l’heure du zapping permanent, des notifications, des informations qui défilent et des morceaux que l’on saute après quinze secondes parce que l’introduction nous paraît trop longue, rester accroché à un concert pendant toute sa durée n’a plus rien d’évident.

Bien sûr, je connais le répertoire par cœur. Je suis capable de reconnaître certains titres avec une introduction, un beat de batterie ou quelques accords de guitare.

C’est le privilège des fans.

Et j’en suis. Je ne m’en cache pas.

Mais il y a autre chose.

Ce disque raconte une époque.

Et peut-être même un passage de témoin.

Comment ne pas penser qu’à moins d’un an de la disparition d’Elvis Presley, quelque chose est en train de changer ? Le King est encore vivant. Mais le monde qu’il a contribué à faire naître s’est déjà métamorphosé.

La vieille Amérique s’apprête à tirer sa révérence pendant que le nouveau monde s’écrit simultanément de plusieurs façons.Kiss

Aux États-Unis, KISS transforme le rock en spectacle total.

En France et en Angleterre, la contre-révolution punk commence déjà à gronder.

Le rock n’est pas mort.

Il est simplement en train de changer de peau.

Pas de balade sirupeuse, merci

La setlist est à l’avenant de l’énergie du concert.

On n’est pas là pour rigoler.

Pas de balade sirupeuse. Pas de moment de mièvrerie. Tout est balancé pour faire monter la température.

Ça démarre avec un « Detroit Rock City » tonitruant, immédiatement suivi de « King of the Night Time World ».

Et là, il y a cette note au feedback caractéristique. Une espèce de buzz d’abeille, un bourdonnement fragile, suffisamment imprécis pour donner le sentiment qu’on ne l’a pas replâtré cinquante ans plus tard à la moulinette des overdubs et de Pro Tools.

Et ça fait plaisir.

Au moins, on ne se fout pas de la gueule de l’auditeur.

On est dans le vrai.

Arrive ensuite ce qui, chez beaucoup de groupes, pourrait constituer une apothéose alors qu’ici ce n’est encore pratiquement que l’entrée : Let Me Go, Rock ’N Roll.

Le rock’n’roll de toujours joué avec l’énergie du KISS des débuts.

Ça ne se décrit pas.

Ça s’écoute.

Le groove est incroyable. On est embarqué. Et surtout, on retrouve ce groupe auquel on a toujours voulu croire.

Tout s’enchaîne.

Les riffs claquent. Peter Criss rappelle au passage qu’il n’est pas seulement ce batteur inspiré qui donnera envie à une génération entière de gamins de massacrer les meubles de leurs parents avec deux baguettes.

Il est aussi un formidable chanteur.

Cette voix parfois comparée à celle de Rod Stewart n’est pas simplement cassée.

Elle est craquante.

Paul Stanley et Gene Simmons sont d’une efficacité redoutable. Et même le solo d’Ace Frehley ne devient jamais cette interminable errance guitaristique pendant laquelle on profite généralement de l’occasion pour aller chercher une bière.

Les effets sont parfois grossiers ?

Oui.

Et alors ?

La fraîcheur du concert emporte tout sur son passage.

Puis arrive » Do You Love Me ».

Et cinquante ans plus tard, le morceau sonne presque étrangement prophétique.

Cette espèce de rap introductif, avec ce beat de batterie immédiatement reconnaissable, est déjà une mise en abyme du métier de rock star.

KissPourquoi m’aimes-tu ?

Pour moi ?

Pour la voiture ?

Pour les vêtements ?

Pour le personnage ?

Pour tout ce cirque ?

Une rock star qui demande à ses fans pourquoi ils l’aiment à ce point.

La question traversera les générations.

Nirvana reprendra d’ailleurs « Do You Love Me? » quelques années plus tard, avec un Kurt Cobain décidément très inspiré par KISS.

Et lorsque l’on connaît la suite de son histoire, cette reprise prend rétrospectivement une étrange coloration.

Mais ceci est une autre histoire.

Le rock’n’roll aime les détours.

Le groove du démon

« God of Thunder » est précédé du solo de basse de Gene Simmons.

Enfin, « solo »…

Parlons plutôt de groove.

Parce qu’il y a quelque chose là-dedans.

On connaît Bootsy Collins. On connaît les grooves de James Brown. Mais le groove de KISS est quelque chose de particulier.

Un groove new-yorkais peut-être.

Quelque chose de lourd, de sale, de dansant malgré lui, qui constitue une partie du cœur du groupe et que l’on retrouvera autrement, quelques années plus tard, dans la musique d’Ace Frehley.

Puis Peter Criss prend le relais avec son solo de batterie, coloré de ce flanger caractéristique qu’on entendait déjà sur Alive!.

C’est daté ?

Probablement.

On s’en fout.

La vibration est telle qu’on est embarqué.

Et c’est finalement cela, la grande réussite de ce disque : il s’écoute d’une seule traite parce qu’il ne s’écoute pas vraiment comme un disque.

C’est une expérience rock’n’roll.

On y est

Je ne vais pas jouer au vieux briscard expliquant aux générations actuelles que « c’était mieux avant ».

D’autant qu’aujourd’hui quantité de groupes ont repris ce flambeau du rock garage, ce goût de l’immédiateté et cette fragilité indispensable. Les Suédois de The Hives le font merveilleusement bien, et ils ne sont évidemment pas les seuls.

Mais ici, nous sommes au cœur de l’action.

Cinquante ans, c’était il y a longtemps.

Et lorsqu’on écoute ce concert, on a l’impression que c’était hier.

Finalement, on n’éprouve même pas vraiment le regret de ne pas avoir assisté au concert.Kiss

Parce qu’en l’écoutant aujourd’hui…

on y est.

On ressent réellement le moment.

Et ce genre de captation n’a pas de prix.

“Rock and Roll All Nite” devient une offrande.

Puis tout continue : « Deuce », « Firehouse »…

Et enfin « Black Diamond ».

Pas comme un crépuscule.

Pas comme un salut nostalgique.

Avec de grosses guitares et une honnêteté brutale.

Comme une dernière déflagration.

Il y a même quelque chose d’assez drôle dès le début du disque.

On attend forcément la phrase rituelle :

You wanted the best, you got the best! The hottest band in the world… KISS!

Et puis non.

Rien de tout ça.

Une annonce présente les membres du groupe.

Et go.

Ça part.

Comme quoi, même lorsqu’il joue aujourd’hui avec sa propre tradition et notre nostalgie, KISS réussit encore à déjouer ses propres codes.

Dieu qu’ils font ça bien.

Deux vieilles salopes — et on leur pardonne tout

On peut reprocher tout ce qu’on veut à Gene Simmons et Paul Stanley.

On peut même dire que ce sont deux vieilles salopes qui usent et abusent de la nostalgie pour faire raquer les fans.

Tu m’étonnes.

Tout le monde fait ça.

Kiss

An archival photo of Kiss backstage at their Anaheim Stadium performance on Aug. 20 1979. (Photo by Brad Elterman)

Conventions hors de prix, éditions collectors, tributes interminables, produits dérivés par camions entiers, expériences diverses et variées où le portefeuille du fan devient parfois une extension naturelle de son amour pour le groupe…

Tout ce que vous voulez.

Pas grave.

Parce que là, il faut reconnaître que ressortir ce live d’Anaheim est drôlement malin.

Et surtout drôlement légitime.

Le groupe gagne infiniment plus à faire revivre un concert pareil — que nous allons évidemment tous acheter en vinyle ; peut-être pas vous, mais j’en connais — qu’à nous demander de courir admirer ses avatars numériques.

Parce que cinquante ans plus tard, le vrai KISS est là.

Dans ces bandes.

Quatre types qui jouent.

Avec leurs défauts.

Leurs imperfections.

Leurs amplis.

Leurs grosses godasses.

Leur maquillage.

Leur arrogance.

Et cette foutue envie de conquérir le monde.

Alors oui, on leur pardonne leurs avatars, leurs conventions, leurs coffrets, leurs tarifs et toutes leurs tentatives pour transformer cinquante années de souvenirs en chiffre d’affaires.

On leur pardonne parce que pendant un peu plus d’une heure, ils viennent de nous rappeler pourquoi tout cela existe.

Pourquoi nous avons acheté les disques.

Pourquoi nous avons collé les affiches.

Pourquoi nous avons reconnu un morceau en trois notes.

Pourquoi, cinquante ans plus tard, cette musique nous touche toujours exactement au même endroit.

C’est probablement à cela qu’on reconnaît les vrais amours.

Car, comme aurait pu le dire le regretté comte Dracula, l’amour est éternel comme le premier baiser.

Et ça, KISS le sait bien.

 

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