JOHN LENNON YOKO ONO « Milk and Honey »
Voici 42 ans dans BEST GBD succombait au tout premier LP posthume de John Lennon, magistralement capturé par Jack Douglas dans la foulée victorieuse des sessions du fameux album du retour de l’ex-Beatles « Double Fantasy ». Et cette émotion venue d’outre-tombe, publiée trois ans après la tragédie aux pieds du Dakota building, après toutes ces décennies me laisse toujours cette puissante promesse Biblique de lait et de miel. Flashback…
Publié dans le numéro 187 de BEST sous le titre :
LOVE STORY
« C’est ce que je pense d’elle qui compte ! Parce que 一 fuck you brothers and sisters — vous ignorez ce qu’il se passe, Je ne suis pas là pour vous. Je suis là pour moi et elle et le bébé. » (John Lennon Playboy, Jan 81).
John. Yoko. La planète. Et les étoiles. Et la galaxie. Je rêve d’un univers parallèle où John Lennon continuerait à sourire en laissant ses doigts courir sur les touches d’ébène et d’ivoire de son piano. Mais John n’est plus qu’un écho, celui de Yoko, comme cette voix de femme qui sussure son nom dans « N° 9 Dream ». Erreur. Lennon est bien vivant. Comme une chanson dans la tête, comme une mélodie qui ne vous quitte jamais. Inutile de lui ériger une statue, un arc de triomphe, un mausolée ou une pyramide, les vrais héros ne survivent pas dans les monuments. Mais dans la conscience de ceux qui restent et de ceux qui vont venir. C’est drôle et en même temps si dérisoire, tant de musiciens médiocres rêvent d’une mort rock, une fin de rock star. John, lui ne voulait pas mourir : « Mieux vaut s’éteindre doucement, comme un vieux soldat , disait-il. A quarante ans, c’est vrai, il avait déjà bataillé sur tous les fronts : la paix, I’amour et surtout la sérénité. Avant tout il voulait être un homme, un homo sapiens, et sans Yoko, jecrois qu’il n’y serait jamais parvenu. Ceux qui détestent Yoko n’ont jamais rien compris à John Lennon. Sans elle. aurait-il su composer « Woman », « Love » ou « Jealous Guy » ? Trois ans après la sortie de « Double Fantasy » et la disparition de John. Yoko lance enfin sur le marché le mythique « Milk and Honey » né des mêmes sessions au Hit Factory, Certains d’entre vous vont exhumer I’encens, d’autres vont rallumer leurs mégots de cierges en scandant hallelujah, d’autres enfin vont hurler au coup de fric en gerbant Yoko d’insultes. Objectivement John n’a pas vraiment laissé sa famille dans le besoin. Lorsqu’on possède une des dix fortunes des USA à quoi serviraient donc une poignée de millions de dollars supplémentaires ?〉 Les motifs de Yoko importent peu, même s’ils sont plus spirituels que la simple promotion d’un artiste phonographique. Toute I’idée de « Double Fantasy » était 1 十 1=1, en publiant « Milk and Honey » elle ne fait qu’appliquer I’équation. S’il faut une épithète à l’album, la seule qui, lui convienne c’est « respect », Yoko aurait pu sans peine s’ingénier à remodeler les chansons de John pour les rendre plus efficaces en les carénant comme des hits à grands renfort d’arrangements. Que ce soit avec Buddy Holly, Bob Marley ou Jim Morrison, d’autres n’ont pas eu ses scrupules : en avant le synthé et la Linn drum machine. Au contraire, les six chansons de John ont la fraicheur dépouillée de démos, des mises à plat rieuses et naïves a la frontière du bootleg. En les écoutant, j’imagine qu’une partie des galères contractuelles de Mme Ono Lennon vient de sa volonté farouche de préserver ces derniers instants de John, ces quelques jours d’un bonheur insoutenable et hélas si fugitif. Lorsque j’avais rencontré Jack Douglas ( Voir sur Gonzomusic LA SAGA JACK DOUGLAS Épisode 1 , LA SAGA JACK DOUGLAS Épisode 2 et aussi LA SAGA JACK DOUGLAS Épisode 3 ) , le co-producteur de ces sessions, il m’avait campé l’atmosphère de travail de John. En écoutant les premières mesures au piano de « Grow Old With Me », je I’imagine sans peine penché sur son instrument. John avait l’habitude de s’enregistrer sur un master blaster. Puis il repassait la cassette en chantant ou en jouant d’un autre instrument et simultanément il reprenait le tout sur un second master blaster. A I’époque du quatre pistes cassettes à piles, cela parait à peine croyable. Et pourtant ! Il avait aussi I’habitude de confectionner des cartes postales musicales, des cassettes qu’il envoyait a ses amis où il chantait, où il se racontait, où il vivait. C’est pour qu’il continue à vivre tel qu’il pouvait être qu’une chanson comme « Grow Old With Me » échappe totalement à un quelconque savoir-faire. L’émotion reste intacte, pure et translucide comme une nuit d’été. « Grow Old… » c’est un peu comme si j’écoutais la toute première version d’« Imagine ». Peut être l’aurait-il remaniée s’il en avait eu le temps, mais quelle importance ? Sa voix qui vibre doucement a déjà tant de force.
« Grow old along with me/The best is yet to be/When our time has come/We will be as
one… »
Si « Grow Old With Me » est le titre le plus touchant de I’album, le plus abouti est sans conteste « Nobody Told Me ». Et ça n’est pas un hasard s’il constitue le premier simple. « Three… Four » même le compte à rebours des mesures à été conservé. Si Yoko I’avait souhaité, elle aurait pu même injecter les dialogues de John dans le studio avant chaque chanson, Tout fût préservé sur mémoire magnétique: dés l’instant où ils mettaient le pied dans la pièce, des magnétos et des magnétoscopes capturaient le son et les images. Des piles de bandes et de cassettes vidéo sont entre les mains de Yoko, peut être un jour les ressortira-t-elle ? « Nobody Told Me » est en tous cas une des plus belles compositions de John, un titre héroïque à la « Instant Karma », comme « I’m Stepping Out » qui ouvre I’album, dans une coloration plus « Rock and Roll ». Mark Knopfler, en me parlant d’« Infidels » avait dit que le plus bel instrument de album c’était la voix de Dylan, c’est aussi vrai en ce qui concerne Lennon. Sans cet accent un peu braillard de Liverpool, saurait-il nous toucher avec autant d’intensité ? Lors de la sortie de « Double Fantasy », je me souviens de ma première réaction : ouais, pas mal. Crétin ! Je me suis pris par la main et plus j‘écoutais, plus j’étais conquis. Pour « Milk and Honey » c’est un peu la même histoire, pour mieux traquer la beauté, il faut la laisser nous pénétrer. II suffit d’écouter une mélodie comme « Borrowed Time » pour comprendre combien Lennon s’amusait de son personnage. Sa force, c’est cette manie du second degré, de rejet total du superficiel. Il faut vivre ses coups de foudre jusqu’au bout, même s’ils sont fugitifs ; maisl’amour, le vrai, en scope et en couleurs défie le temps même s’il n’apparait pas au tout premier instant. Bref, « Milk and Honey » n’est pas un simple flirt, c’est une love story.
«Love is free/Free is love/Love is living/Living love/Love is needing/To be loved, »
« Love », John Lennon.
Publié dans le numéro 187 de BEST daté de février 1984
