FLY ME TO THE MOON… MARTIN

Moon MartinVoici 41 ans dans BEST GBD flyait to the Moon, walkait with the Moon, histoire d’explorer the bright side of the Moon… Martin. Et c’est ainsi que l’espace d’un entretien il avait partagé la longue limousine de l’auteur-compositeur-interprète texan, désormais installé à Sherman Oaks, dans la San Fernando Valley. Moon raconte qu’il a composé ses premiers titres au cœur d’un parc d’attractions désaffecté dont il était le gardien et unique occupant et les autres au volant de son pick-up truck, d’où l’interview façon drivin’. Hélas MM nous a quittés à seulement 74 piges en mai 2020 et ces souvenirs ont aujourd’hui un gout amer. Flashback…

Moon Martin by Claude Gassian

Moon Martin by Claude Gassian

Le 14 mai 2020 à l’annonce de la triste news du décès de John David « Moon » Martin, je racontais sur Gonzo comment je lui avais consacré l’un des tous premiers articles à la rentrée 1979 ( Voir sur Gonzomusic  ). Trois ans plus tard, je suis à LA pour rencontrer enfin l’auteur de « Bad Case of Loving You ( Doctor Doctor) » , « Cadillac Walk », « Bad News » ou encore la fameuse « Jolene ». Aussi simple et chaleureux que ses chansons, Moon se livre sans détour confortablement calé dans les sièges de la limo direction Pacific Coast Highway tandis que la cité des anges offre ses images de palmiers ensoleillées à travers les vitres.

Publié dans le numéro 164 de BEST sous le titre:

RENDEZ VOUS AVEC LE MOON

À perte de vue, le boulevard électrique filait vers la mer. 8 Pm et la nuit caresse peu à peu le sommet des buildings. Je me tasse un peu plus au fond des fauteuils de cuir noir de la Limo de location. En faisant jouer l’interrupteur, la vitre automatique de la portière arrière-gauche s’est abaissée émettant un petit sifflement auto-satisfactoire. Je me suis penché pour observer la Lune, elle était aux trois-quarts pleine et brillait d’une intensité inhabituelle qui irradiait les couches successives de smog. Pourquoi me laissai-je aller à raconter toutes ces salades ? La Lune semblait me narguer ouvertement. Au croisement avec La Cienega, la portière s’est ouverte d’un coup pour laisser passer une forme maigre. J’ai reconnu John peut-être à cause du reflet de ses lunettes. Nous nous sommes salués en silence tandis que le chauffeur relançait sa caisse monstrueuse. Le feu est passé au vert. Une vingtaine de miles nous séparait de l’océan, ce qui nous laissait tout le temps pour faire plus ample con-naissance ; cher passager, laisse-moi donc te présenter John «Moon» Martin qui nous accompagne dans ce trip et dont le nouvel LP, « Mystery Ticket », ne tardera pas à rencontrer notre orbite.Moon Martin

«  En fait, j’hésite encore entre deux titres, « Desert 13 » ou «  Mystery Ticket » ( 41 ans plus tard on connait la réponse : NDREC) . Pour moi, c’est toujours très drôle de chercher un titre d’album. D’ailleurs, je ne comprends pas les mecs qui se contentent d’un titre de chanson comme titre général. Je trouve cela assez ennuyeux.

C’est important, à ton sens, de conserver ce côté fun lorsque tu fais un disque ?

Ça devient drôle dès l’instant où je sais que je suis enfin en train d’obtenir ce que je veux.

Est-ce le cas aujourd’hui ?

J’en ai bien l’impression. Robert Palmer le produit avec moi. Nous enregistrons depuis la mi-septembre dans son studio de Nassau. C’est marrant, j’ai cherché un producteur a Londres pendant des semaines et c’est à New-York que j’ai rencontré Bob, par hasard. Là-bas, nous avons bossé tous les deux sur l’album d’Andrew Gold.

Tu accroches  avec la musique de Robert Palmer?

J’aime beaucoup les deux derniers, « Secrets »…

… Où justement il reprend ta chanson, « Bad Case of Loving You »…

…et « Clues »

Tu ne crois pas que choisir Palmer à la prod revient à sélectionner un son fort électronique ?

J’ai écouté des productions de Robert, comme le Peter Baumann ou le Desmond Dekker ; tu peux me croire, ce que je fais n’est pas prés de sonner comme du Tangerine Dream. Cela dit, ce sera sûrement plus électronique que tout ce que j’ai pu faire jusqu’à présent…

Robert Palmer et Moon Martin

Robert Palmer et Moon Martin

Comment ressens-tu la musique européenne ?

En général, j’écoute très peu de musique. Je ne suis pas comme Robert qui balade partout son walkman. Ce type fait une consommation abusive et astronomique de cassettes. Cela dit, grâce à ses cassettes, j’ai découvert un truc français que j’aime bien, une petite fille du nom de… heu… Lio. C’est marrant, parce que toutes les petites amies que j’ai eues ressemblent à Lio…

Tu connais d’autres disques français?

Non… mais ça ne veut rien dire ; je ne connais rien non plus au rock américain et, pourtant, c’est là que je vis. J’aime mieux bouquiner, Pour je ne sais quelle raison, je ne parviens pas à puiser mon inspiration dans la musique que j’écoute ; pour moi, elle transparaît bien plus dans les livres et les films.

Rapidement, les derniers films qui t’ont marqué ?

M.M. : « Heavy Metal », mais dommage que le scénario soit aussi décousu. Les « Aventuriers de l’Arche Perdue », c’était super, comme le « History of the World » de Mel Brooks. Je précise, qu’en général, je suis assez bon public.

A quand le prochain world tour ?

Si tout va bien, au printemps.Moon Martin

Dans ton cas, est-ce l’œuf ou la poule qui est apparu en premier ou, si tu préfères, le disque ou la scène ?

Tu sais, je joue dans des groupes depuis que j’ai douze ans. J’ai commencé à Vernon, Texas, ma ville natale. A 200 miles au Nord d’Austin, juste à côté de la frontière avec l’Oklahoma. le paysage des plaines telles que l’on peut les imaginer. D’ailleurs, « The Last Pictures Show » a été tourné à Vernon. J’y suis resté jusqu’à mes 17 ans. Cela dit, l’air du Texas n’a pas trop déteint sur ma musique, au contraire. Mes influences se situent plus du côté de Buddy Holly, Jerry Lee Lewis, Little Richard ou les premiers artistes Atlantic comme Big Joe Turner. Pour revenir à ta question de tout à l’heure, je crois que je ne peux plus concevoir ma vie sans le studio, mais je ne me vois pas pour autant abandonner la scène. Pour moi, les deux ont une égale importance. D’ailleurs, lorsque j’enregistre, je garde toujours à l’esprit la matérialisation live de ce que je suis en train de faire. C’est pour cette raison qu’il m’est assez facile de reproduire sur scène le son de mes disques. En plus, je crois que je serais bien incapable d’enregistrer quelque chose que je ne saurais pas jouer sur scène, c’est une question d’honnêteté intellectuelle. Dans un sens, je fais des disques pour la satisfaction de les faire vivre sur scène. Je ne sais pas s’il en sera ainsi toute ma vie, mais en tout cas, le dernier album conserve cet esprit-là.

Après le Texas, tu es parti à la fac ?

Oui, quelques temps. J’ai fréquenté une fac de chimie avec fa mauvaise volonté la plus caractérisée: je préférais m’enfermer au fond d’un garage irrespirable avec mon groupe de l’époque, les Disciples. Le groupe a décidé d’attaquer la Californie et c’est ainsi que je me suis retrouvé à LA

Vous aviez déjà un label ?

Oui, un vieux label noir de LA qui appartenait à un ex-Président de Motown. Nous étions les seuls blancs sur Venture Records. Au bout de deux ans, le groupe a splitté. Moi, j’ai survécu grâce à différents petits boulots. J’ai conduit un camion, j’ai même été gardien d’un parc d’attractions désaffecté.

Ça n’était pas Disneyland, je présume ?

Pas vraiment, tu t’en doutes. Ça s’appelait Lake Enchanto, à 30 miles à l’ouest de LA Ce parc avait eu son heure de gloire dans les années quarante. Il était fermé pour des raisons de sécurité, mais des mecs tentaient tout le temps d’y pénétrer pour piquer des trucs. En tant que gardien, j’avais une maison au beau milieu de ce parc désert et c’est là que j’ai commencé à écrire mes premières compositions : c’était en 72… non, en 73. Par la suite, un mec m’a branché sur sa société de livraisons. Il lui fallait un chauffeur pour le week-end, j’ai accepté en me disant que ça me laissait tout le reste de la semaine pour bosser ma musique.

Comment es-tu devenu un Capitol artist ?Moon Martin

Un jour, par hasard, j’ai rencontré Jack Nitzsche qui m’a raconté qu’il allait produire un nouvel artiste du nom de Willy De Ville. Jack partait pour New-York, il a embarqué une cassette à moi dans l’avion. Je présume qu’il l’a écoutée, puisqu’à son retour, il m’a dit que Willy avait flashé sur « Cadillac Walk ». Il a décidé de l’enregistrer, le disque a marché et ça m’a permis de signer chez Capitol. C’est drôle parce que j’avais écrit cette chanson des années auparavant, en 73.

C’est très « cruising » comme chanson.

C’est normal, si tu considères que j’ai écrit un certain nombre de chansons au volant de mon pick up truck, comme « Bad Case of Loving You », par exemple. Comme j’étais coincé dans cette caisse à longueurs de journées, je commençais à chantonner en conduisant et, au bout d’un moment, la chanson finissait par se mettre d’elle-même en place. « Bad Case… », ça m’a pris trente minutes. Dès que je suis rentré à la maison, j’ai foncé sur un magnéto pour l’enregistrer, j’avais trop peur de l’oublier.

Que ressent un auteur-compositeur dont on reprend les chansons ?

En général, je suis assez content. Bien sùr, certains covers sont meilleurs que les autres. Celle que je préfère parmi toutes, c’est la version anglaise de « Cadillac Walk » par les Cadillacs.

Et celle de Willy?

Je l’aime bien aussi, mais celle des Cadillacs me ressemble plus.

Es-tu désormais un auteur riche ?

Ça dépend quel sens tu donnes au mot riche.

Je ne sais pas moi, est-ce que tu touches plus d’argent de Capitol ou des sociétés d’auteurs ?

Fifty fifty on va dire, de toute façon, l’argent ne me fait pas galoper. Si vraiment j’avais voulu faire du blé, j’aurai accepté les offres pressantes de mon père qui voulait m’installer dans une pharmacie. J’ai refusé parce que je ne pensais pas au profit. C’était comme un challenge avec moi-même : est-ce que j’allais réussir à être bon ?

Ton dernier album a-t-il marché aux U.S.A. ?Moon Martin

Je crois qu’ honnêtement il a mieux vendu en Europe.

C’est un peu le problème de Willy De Ville qui est plus célèbre à Paris qu’à New-York.

Heu, tu sais, mes disques marchent quand même mieux aux U.S.A. que ceux de Willy. Je ne parle pas qualitativement, j’adore ce qu’il fait. Le problème avec les Etats-Unis, c’est que tu peux vendre 200 000 albums en restant complètement inconnu. Ce pays est si grand, c’est pour cela qu’il faut autant de temps pour percer. Les médias audiovisuels sont complètement réacs et la presse rock est inexistante. Rolling Stone n’a qu’un tirage dérisoire à l’échelle du pays.

Parle-moi un peu des chansons du LP que tu enregistres en ce moment à Nassau.

Une de celles que je préfère, c’est « Witness », une histoire sur les magouilles politiques.

On y parle de Tonton Reagan ?

Pas du tout. D’ailleurs, je trouve que Reagan s’en tire assez bien, il a même réussi sur des tas de points où Carter s’était planté. Si j’avais vraiment eu le choix, je n’aurais jamais choisi Reagan, mais entre Carter et lui… Pour revenir à cet album, if y a aussi « Firing Lane » (peloton d’exécution) que j’aime assez, « Pay the Price » qui sonne un peu Fats Domino, une chanson que je fais sur scène depuis toujours et que Robert m’a décidé à enregistrer. Le premier single devrait être «X Ray Vision », tu sais comme Superman,

Quels sont les musiciens qui jouent avec toi ?Moon Martin

Moi, je fais la plus grande partie des guitares et des basses Andrew Gold fait quelques guitares, ainsi qu’un jeune mec de LA, un petit prodige du nom de Mark Christian. Pour la batterie et les claviers, j’utilise deux des musiciens de Robert : Donny Wynn et Jack Waldman. Robert fait une partie des claviers, le sequencer le reste, et tout le monde est content. »

A ce stade de notre discussion, le chanteur a fait obliquer sa lourde caisse noire en direction du Pacific Coast Highway. En fond sonore, la radio s’est mise à cracher du KROO, avec  Dusty Street au micro, le genre de truc à faire bondir Moon. « Quoi, je déteste cette gonzesse qui n’est bonne qu’à passer des rock machos plus machos que les camionneurs d’Orange County ! ». En remontant le long de l’océan, on a fini par rejoindre le freeway qui mène vers San Fernando Valley. Moon vit à Sherman Oaks où il passe son temps à plonger entre [es pages des grands auteurs. Quelques Dickens, des Faulkner et (le croyez-vous) des Français à la pelle : Balzac, Flaubert, Rimbaud et Proust flirtent avec Truman Capote et Joyce. Lorsque la Limo s’arrête devant chez lui pour le déposer, Moon est bien ailleurs. Il parle comme il rocke de ses plaines solitaires du Texas, si belles parce qu’elles sont si laides. Un pays où les nuits sont vraiment incroyables. Dans les plains les étoiles étincellent comme dans le désert, un show immuable qui se déroule comme un filon précieux inépuisable. Et au fait… la Lune Moon ? Mais John a déjà ouvert sa portière : il disparaît happé par les ténèbres et le chant des grillons.

Publié dans le numéro 164 de BEST daté de mars 1982

BEST 164

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