DAVID BOWIE : RETOUR SUR IMAGES

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Voici 30 ans, pour les besoins de la couverture estivale du BEST numéro 216, Christian Lebrun avait demandé à son « spécialiste du vidéo-clip », c’est-à-dire moi-même, puisque je signais déjà une rubrique mensuelle sur ce thème dans le mag rock, un article de fond sur David Bowie pour y analyser sa maitrise de l’image, au cinéma comme sur ses pochettes d’albums mais surtout à travers ses pop-promos, comme on qualifiait alors les vidéo-clips. Retour vers le futur d’un mythe, première partie de ce Bowie décidément pas du tout sage comme une image.

Publié dans le numéro 216 de BEST

« Juste une question, tandis que David Bowie revient avec un nouveau jeu de miroir : inventa-t-il le clip ou bien le clip fut inventé pour lui ? » (Christian Lebrun) 

Ashes to AshesUn nouveau film, « Labyrinth », un album du même nom, un single « Underground » et son clip, lorsque Bowie revient, il faut être à la fois aveugle et sourd pour ne pas le remarquer. Rock-star, radio-star, vidéo-star, movie-star, Bowie incarne avec classe l’étoile parfaite. Au milieu des seventies, chacune de ses pochettes servait de détonateur à la mode et le vinyle en prenait des allures de bande-son ! David Bowie ne saura jamais être sage comme une image, car justement il en a trop. David-miroir, décadent ou Thin White Duke, clown ou preppy, boxeur ou dandy, ses métamorphosent depuis vingt ans n’ont jamais cessé de nous fasciner.

« L’Homme qui venait d’ailleurs»

Ashes to AshesFreeze frame dont il soignait chaque détail, ses pochettes jusqu’à « Scary Monsters » étaient de véritables clips instantanés. « Ashes to Ashes » et sa vidéo vont tout bouleverser. Bowie intègre la dimension clip jusqu’à se confondre avec elle. Comme il incarnait Ziggy, il s’est glissé dans la peau de « Elephant Man » ou de Jack Celliers ( « Furyo (Merry Christmas Mr Lawrence) ». Chaque role, chaque disque, chaque clip est un personnage, une projection de Bowie. A 17 ans,petit Davy avait fait ses premières armes dans une agence de pub. Ce job de quelques mois allait pourtant aiguiller toute sa vie. Car David a compris que pour gagner il lui faudrait vendre Bowie. En 74, avec l’album « Diamond Dogs », Bowie affirme sa fascination pour Big Brother, l’homme qui imposait la communication permanente à travers le tube cathodique. Au fil des titres de Bowie, on trouve cette omniprésence du TV power. Dans le film de Nicolas Roeg « L’Homme qui venait d’ailleurs», Newton l’extra-terrestre a appris notre langue grâce à la télé. Lorsqu’il veut communiquer avec les siens, il enregistre un spot TV pour ses produits World Enterprise. L’image traverse même les étoiles.

Suffragette City

« Switch on the TV, we may pick him up on channel two » (Allume la TV, on l’aura peut-être sur la deuxième chaine) « Starman » (1972)bowie_tmwfte

Ziggy/Starman dompte déjà les ondes. Dans le film de Roeg quatre ans plus tard, Newton déchu et alcoolo lance un dernier message vers l’univers… en enregistrant un LP « The Visitor ». « The Man who Fell to Earth » est un anti-clip. Bowie y chante des cantiques de sa voix la plus cassée, joli paradoxe. Le film alimentera néanmoins la mythologie Bowie en fournissant deux pochettes d’albums (« Station To Station », « Low ») et une de maxi («John I’m Only Dancing ». En fait. La toute première vidéo musicale de David Bowie date de 1969 «Space Oddity .. sans doute un tournage minimaliste. Jusqu’à 75, la télé anglaise programme des  Scopitones de Bowie comme « Sufragette City », « Fame », « Golden Years », « Life On Mars ». Pour faire causer les journalistes et titiller les bourges, rien de tel qu’une sexualité un peu trouble. Pile ET secteur (AC/DC), notre héros a toujours flirté avec sa bisexualité. Lorsqu’il tourne sa première pop-promo en 79 pour « Boys Keep Swinging » (« Lodger ») il apparaît sous les traits de trois choristes néo Supremes. Brunette agréablement vulgue, glitter rousse et respectable lady british, trois travestis répondent sous les projecteurs à un Bowie costar noir/cravate. En final, chaque Bowette arrache sa perruque et essuie son rouge à lèvres d’un revers rageur. Suffragette City.

Major Tom

« Comment voit-on la vie lorsqu’on a un œil bleu et l’autre marron ?  » C’est la question que David Mallet a du se poser en rencontrant Bowie cette année-là. Le jeune réalisateur devient la créature, le regard de Bowie en signant un re-make de « Space Oddity ». Sa mission, il l’a acceptée, consiste à reproduire en images tout ce qui jaillit de l’imagination de Bowie. Le rêve devient tout à coup réalité, les pochettes s’animent; Davy Jones fête son entrée dans les 80’s en investissant nos tubes cathodiques. « Ashes to Ashes » réalisé en 80 est le premier vidéo hit des deux David. Avec son ciel noir d’encre et ses falaises roses, Steve Strange dans la figuration et Bowie clown en habit de lumières, le clip enfonce les portes de l’imaginaire pour libérer la folie.  « Ashes… » frappe comme un coup au plexus solaire. Son esthétisme, sa sophistication extrême tranche avec toutes les images de l’époque. Six ans plus tard, il demeure miraculeusement intact. Son montage extrêmement‘ serré et le traitement particulier des couleurs en font un must de l’art vidéo. Ce clip vedette de « Scary Monsters » démontre aussi l’immortalité des personnages de la mythologie Bowie. On y retrouve le Major Tom, dix sept ans après « Space Oddity », en junky déchiré par la drogue. Il flotte à la fin entre ciel et terre mais il demeure toujours intact. C’est tout un symbole.

Beau, oui, mais chez lui rien n’est jamais tout-à-fait gratuit

«I feel like a group of one » (« Teenage Wildlife » 1980).

FuryoSes projets se multiplient dans l’éclectisme : entre 80 et 83 Bowie tourne deux longs métrages. D’abord « Les Prédateurs » avec Deneuve, puis « Furyo » avec Sakamoto. Il s’offre Broadway avec « Elephant Man » et le « Baal » de Brecht pour BBC. Un clip, « The Drowned Girl» sera extrait de Baal pour promouvoir le EP. Mais il faudra attendre l’album « Let’s Dance » pour vraiment clipper. Bowie retrouve Mallet et son style classieux dans deux vidéos tournées à Sydney :  « Let’s Dance » et « China Girl ». Si les images de « Ashes… » nous projetaient dans une dimension parallèle, « Let’s Dance » nous fait miroiter l’Australie en ultime Eldorado. Dans une cantina où les locaux se noient à la bière, Bowie en blondinet tout simple attaque sa chanson. Cette fois le réalisme déclenche le processus du rève. Deux kids aborigènes servent de prétexte au combat du naturel contre la sur-consommation. Depuis « Young Americans » Bowie n’avait jamais été aussi black. Musique urbaine, le funk incarne l’énergie de la rue. Avec ses cartes postales de Sydney, « Let’s Dance » colle parfaitement à l’esprit du Maitre. Quant à « China Girl», son esthétisme en fait une love story idéale. C’est le premier roman- photo qui bouge et pulse comme un ghetto-blaster. Beau, oui, mais chez lui rien n’est jamais tout-à-fait gratuit. Cette fois, il nous fait David-la-sensualité pour que l’érotisme jaillisse des images. Et la tension monte. D’abord ce baiser intemporel qui tourne comme un manège. L’ivresse de la passion se matérialise par le passage du noir et blanc à la couleur. Fondu enchainé au sens propre du terme, Bowie va jusqu’au bout. Corps à corps, l’étreinte se consomme sur la plage. Nus et enlacés, ils roulent vers l’océan. Comme pour « Let’s Dance », Bowie parie sur le naturel. Quoi de plus anodin qu’un gros câlin ?  Lorsqu’il lançait à Jagger « Let’s Spend the Night Together » en 73, il agitait déjà les puritains. Dix ans plus tard, il se tape une petite et ça les fait rugir de la même manière. Les télés anglaises et américaines bannissent le clip. Il faudra un coup de ciseaux en plus et deux paires de fesses en moins pour que «China Girl» puisse atteindre les écrans anglo-saxons. Dans la foulée du « Serious Moonlight Tour », Jim Yukich tourne un live de « Modern Love» à Philadelphie. Un an de concerts autour du globe: « Modern Love» reflète un Bowie vivant sur et par la scène avec la cohabitation luxueuse des Carlos Alomar, Carmine Rojas, Ray « Chic » Jones et Tony «Chic» Thompson. Qui pourrait oublier ce croissant de lune qui crachait des paillettes d’or ?

Docteur Bowie, Mister David

Furyo

« Is Heaven any sweeter than Blue Jean ? »  (« Blue Jean » 1984)

En 84, la sortie de « Tonight » s’accompagne d’une super-prod vidéo signée Julien Temple. « Jazzin’ for Blue Jean » dure un peu plus de vingt minutes. Temple n’est pas Mallet, il ne se contente pas de photocopier les idées de Bowie. Dans le clip des Stones « Undercover of the Night » (tourné en partie aux Bains-Douches à Paris), Temple opposait déjà deux Jaggers: la star enlevée  par des Tupamaros et un Mick journaliste qui n’hésitait pas à se sacrifier pour libérer l’idole. Docteur Bowie, Mister David, on retrouve dans « Blue Jean » ce dédoublement de personnalité. Turban bleu, maquillage ravagé, look Alladin Sane, le Bowie sur scène s’oppose à son alter ego dans la salle en costar bleu straight qui se bagarre avec un bouchon de champ tandis que sa charmante partenaire n’a d’yeux que pour la star. Les trois dernières minutes de «Jazzin’ » constituent la vidéo proprement dite de « Blue Jean », mais il existe aussi un « Blue Jean »-bis tourné live dans un club. Live toujours, on retrouve Bowie pour un duo de « Tonight » avec Tina Turner, diffusé assez fréquemment à la télé. Back to David Mallet avec « Loving The Alien », un clip très esthétique où l’on retrouve les mêmes musicos (Alomar, Rojas etc…) que sur « Blue Jean » dans une ambiance Don Quichotte. Bowie en vaillant chevalier, ça pouvait marcher, mais le flop du titre entraîne la pop promo au fond des tiroirs des programmateurs télé.

A suivre….

Publié dans le numéro 216 de BEST daté de juillet 1986

 

BEST 216003 - copie

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