TALK TALK “ The Colour of Spring 40th Birthday”
Quarante ans après sa parution, « The Colour of Spring », troisième album de Talk Talk, ressort en vinyle audiophile. En 1986, Mark Hollis et ses musiciens abandonnaient progressivement l’univers synth-pop pour ouvrir leur musique au jazz, à l’improvisation et aux instruments acoustiques. Un disque charnière, à la fois mélodique et aventureux, qui annonçait la révolution esthétique de « Spirit of Eden » dans un retour aux sources doctement mené par JCM.
Par Jean Christophe MARY
Il est des albums qui collent à leur époque et d’autres qui semblent vouloir lui échapper. « The Colour of Spring » appartient à la seconde catégorie. Lorsqu’il paraît en février 1986, Talk Talk connaît pourtant le succès. Le groupe britannique a déjà publié « The Party’s Over » (1982) et surtout « It’s My Life » (1984), dont le morceau-titre et « Such a Shame » ont installé Mark Hollis et ses musiciens parmi les figures importantes de la new wave pop British. Tout semblait donc réuni pour poursuivre une formule qui fonctionnait. Mark Hollis va faire exactement l’inverse. Avec « The Colour of Spring », Talk Talk ne rompt pas avec la pop, mais commence à en déplacer les frontières. Les synthétiseurs sont toujours présents, mais ne sont plus au centre du dispositif. Appuyés par une section rythmique de plus en plus organique les guitares, le piano, les orgues, les cordes et les chœurs prennent progressivement lune plus large place. Formé au début des années 1980 autour de Mark Hollis au chant, Paul Webb à la basse et Lee Harris à la batterie, avec Simon Brenner aux claviers, Talk Talk apparaît d’abord dans le sillage de la new wave britannique. À partir de 1984, le pianiste et producteur Tim Friese-Greene prend une place déterminante dans l’élaboration du son du groupe, sans jamais en devenir officiellement membre. Cette évolution va accompagner la métamorphose progressive de Talk Talk. Si « The Party’s Over » demeure largement marqué par les synthétiseurs et l’esthétique électronique de son époque, « It’s My Life » affine cette approche : les chansons gagnent en profondeur, mais restent immédiatement identifiables et efficaces. Deux ans plus tard, « The Colour of Spring » commence à déconstruire cette architecture. Le paradoxe est saisissant. Talk Talk accomplit cette mue au moment même où sa notoriété grandit. Là où la pop des années 1980 privilégie souvent les sonorités éclatantes, les rythmiques calibrées et les productions sophistiquées, Mark Hollis recherche l’espace, les silences, les matières sonores moins prévisibles.
Dès le premier titre « Happiness Is Easy », les cordes, les chœurs d’enfants et cette pulsation presque tribale donnent à la musique un côté lumineux et mystérieux. « I Don’t Believe in You » accentue encore cette impression à renforts de guitares saturées et de réverbérations qui donnent au morceau une dimension cinématographique où l’ombre de Pink Floyd rôde. Puis survient « Life’s What You Make It », le tube incontestable de l’album. Son motif de guitare répétitif, sa basse insistante et son refrain immédiatement mémorisable pourraient faire croire à un retour aux recettes de la pop. C’est tout le contraire. Le morceau fonctionne précisément parce qu’il repose sur une forme de répétition hypnotique. Sous son apparente simplicité, la chanson installe une tension presque physique. Talk Talk réussit ici ce qui deviendra l’une des signatures de son œuvre. « April 5th » franchit une nouvelle étape. Les nappes d’orgue, les bourdonnements et les textures minimalistes donnent l’impression que la musique se détache du sol. Le morceau ne cherche plus à conduire l’auditeur quelque part : il l’invite à s’arrêter. Une conception du temps musical que Mark Hollis poussera beaucoup plus loin dans les années suivantes. La seconde face poursuit cette exploration. « Living in Another World » retrouve une pulsation plus directe, mais conserve cette richesse instrumentale qui caractérise désormais le groupe. « Give It Up » privilégie la mélancolie et les envolées vocales de Hollis. « Time It’s Time », plus ample, étire progressivement la forme de la chanson jusqu’à ses limites. Et puis il y a « Chameleon Day ». En quelques minutes, Talk Talk semble changer de visage. Dépouillé, presque privé de véritable section rythmique, le morceau repose sur les tensions, les dissonances et les respirations. La chanson traditionnelle commence à se dissoudre. Ce qui pouvait encore apparaître comme une évolution sur The Colour of Spring devient, ici, une véritable déclaration esthétique. Car l’essentiel est peut-être là : cet album ne constitue pas seulement une réussite isolée. Il contient déjà les germes de Spirit of Eden, publié en 1988. Sur ce disque, Talk Talk ira encore plus loin dans le refus des conventions, privilégiant les prises spontanées, les improvisations, les silences et une conception presque picturale de l’enregistrement.
Mais cette révolution ne surgit pas de nulle part. Elle était déjà en germe dans The Colour of Spring. Au centre de cette transformation, Mark Hollis impose sa voix singulière. Chaude, légèrement voilée, profondément soul, elle se fond dans les arrangements, comme un instrument supplémentaire. « The Colour of Spring » reste profondément inscrit dans les années 1980 par certains de ses sons, mais il ne leur appartient pas entièrement. Son influence dépasse rapidement la new wave et la synth-pop. Le jazz, le rhythm and blues, certaines formes de musique minimaliste, l’ambient et les recherches sur le timbre participent désormais d’un même langage. À sa sortie, l’album rencontre d’ailleurs un succès critique et commercial important. Il atteint la huitième place des classements britanniques et y reste vingt et une semaines. « Life’s What You Make It » et « Living in Another World » connaissent un succès international. Quarante ans après sa première publication, cette nouvelle édition vinyle permet de redécouvrir l’album dans des conditions particulièrement soignées. Pressé en 180 grammes, le disque a été réalisé à partir des bandes originales et gravé en Half Speed par Matt Colton aux Metropolis Studios. La réédition a été supervisée par Lee Harris, batteur de Talk Talk, et Charlie Hollis, fils de Mark Hollis. Au-delà de l’objet, cette réédition rappelle surtout combien The Colour of Spring demeure un disque d’équilibre. Il est suffisamment mélodique pour avoir produit des tubes, suffisamment aventureux pour annoncer une nouvelle conception de la musique et suffisamment singulier pour ne pas être coincé dans la nostalgie des années 1980. « The Colour of Spring » est donc bien davantage qu’un album de transition. C’est le disque d’un groupe qui, au sommet de sa réussite, comprend que le véritable enjeu n’est plus de séduire avec les mêmes recettes mais d’avancer, d’explorer de nouveaux territoires pop. Quarante ans après, « The Colour of Spring » n’a donc rien d’une fleur séchée dans l’herbier des années 1980. Et c’est sans doute la raison pour laquelle cet album crucial traverse si bien le temps.
