EURYTHMICS AU-DELÀ DES DOUX RÊVES
Voici 43 ans dans BEST GBD, 7 mois après avoir compté parmi les premiers à partager leur irrésistible « Sweet Dreams » dans l’Hexagone, tendait son micro à Annie Lennox et à Dave Stewart à quelques semaines de la publication de leur 33 tours « Touch », qui allait si durablement propulser Eurythmics au plus haut des charts internationales. Secrets de fabrication et première d’une longue série de rencontres pour la presse et la télé, qui s’est poursuivie jusqu’à leur ultime « Peace » de 1999.
Annie, Dave et moi c’est une longue histoire, on va dire. Rencontrés dans un club forcément agité de Londres, après un concert de Kas Product et d’Orchestre Rouge, des années durant, un peu comme avec Depeche Mode ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Depeche+Mode ), plus ou moins à chaque album j’avais l’occasion soit de poser ma caméra soit de tendre mon micro au couple phare de la pop anglaise qui avait toujours su se montrer si créative. Rencontrés à Londres en 82, retrouvés en 84 à Paris, puis à nouveau en 87 à Nancy, en 89 de nouveau à Paris et finalement, après leur re-formation, à Londres en 99 pour leur ultime « Peace », j’ai pu à maintes reprises mesurer tout le talent et l’imagination de ces deux-là. En 84, Annie et Dave enregistraient près de chez moi dans le XXème arrondissement où je passais de temps à autres. Dave me raconte cette histoire, durant les séances ils se font livrer des pizzas du restaurant à coté, c’est ainsi qu’ils décident de sampler le livreur de pizza du resto d’à côté en train de pousser un cri rauque… qu’il utilise pour rythmer le hit « Would I Lie To You ? » sur le 4éme album « Be Yourself Tonight » de Eurythmics ( Voir sur Gonzomusic EURYTHMICS “We Too Are One” ).
De même, je l’ai vu taper sur un vieux fauteuil en cuir, puis sampler le bruit avant de l’intégrer dans la foulée sur le morceau sur lequel il travaillait. Quelques années plus tard, à l’hiver 1990, lorsque Annie Lennox ( Voir sur Gonzomusic ANNIE LENNOX LA FEMME INVISIBLE D’EURYTHMICS ), sort son premier CD solo « Diva », je pars à Venise la filmer dans un bateau qui file sur les canaux de la Cité des Doges et, entre deux prises, elle me raconte qu’elle sort désormais avec un réalisateur israélien le réalisateur israélien Uri Fruchtman, rencontré en 1986 à l’occasion du tournage d’un documentaire au Japon. Coïncidence, ce dernier est le meilleur pote d’un de mes cousins israéliens artiste plasticien… et c’est Annie qui me donne de ses nouvelles. Small rock and roll world and… flashback…
Publié dans le numéro 184 de BEST sous le titre :
L’EURYTHMIE SANS PEINE
« Pour transformer leurs doux rêves en réalité, les Eurythmics s’appuient sur de fort simples et fort saines recettes. Dave Stewart et Annie Lennox en donnent les premiers rudiments à Gérard Bar-David. »
Christian LEBRUN
1 + 1= 1 Annie + 1 Dave =- Eurythmics ou la nouvelle équation du succès 83 pour des duos électro-britanniques. Certes, « Sweet Dreams are made of this… » c’est le clash des ventes, le smash des disques d’or, ça vous transforme des brebis en hordes de loups garous waouooooo. Un million de Doux Rêves en 45 tours vendus sur l’hexagone, l’eurythmie fait recette. Mais comment en savoir plus ? J’avais rencontré Dave au hasard d’un concert Orchestre Rouge/Kas Product au Rock Garden à Londres. Comme j’étais friand des Tourists, son groupe précédent, Dave m’avait alors remis une pré-cassette de !’album « Sweet Dreams » que j’ai aussitôt croquée dans BEST. Mais à !’époque, j’étais loin de me douter des proportions gargantuesques que prendrait leur affaire. Faut-il le rappeler, « Sweet Dreams » est une petite auto-production sur huit pistes, quasiment une maquette et blam… quel pied de nez au digital recording et à tous ceux qui engloutissent des milliards de centimes en studios hors de prix sans jamais en rapporter un seul. Eurythmics, c’est la victoire des bricolos de génie, le clin d’œil nécessaire à une époque sur-saturée par la technologie. Comme je n’avais jamais revu Dave depuis son succès, j’étais assez curieux de le retrouver. L’occasion s’est enfin présentée lors d’une escale parisienne en compagnie d’Annie Lennox, troublante et androgyne à souhait. Dix minutes seulement après notre rencontre, Annie s’esquive. « Tu sais, nous faisons toujours nos interviews séparément » , m’explique Dave Stewart, « car sinon, tu ne dis jamais que des banalités superficielles Je crois que l’interview c’est un art, un peu comme les échecs ou l’amour, ça se pratique à deux. » . J’ai compris : à tout â l’heure Annie. Dave me rebranche sur Kas Product et le Rock Garden : « Je n’étais pas là par hasard. Leur disque chez RCA avait complètement excité ma curiosité. Mais depuis longtemps déjà, Annie et moi nous sentons très proches de la France. Annie va d’ailleurs rester quelques jours à Paris pour acheter un appartement ».
1/CONNAITRE LA CHANSON
Londres ou Paris, entre les deux, leurs cœurs balancent et je ne suis pas certain qu’ils soient exactement sur te même tempo. De son côté, Dave préfère rester à Londres dans SON église, un temple désaffecté qu’il a transformé en studio d’enregistrement situé au nord de la ville ; « Je n’ai pas envie de renouveler l’expérience de « Sweet Dreams », lorsque nous enregistrions sur un huit pistes dans un loft situé au-dessus d’un atelier d’ébéniste. Quand Annie voulait placer sa voix, elle devait attendre que les ouvriers fassent leur pause règlementaire, c’était l’enfer. Aussi, je suis très attaché au calme de notre église, c’est mon antre, et dès que je m’en éloigne, j’avoue ressentir quelques malaises. ». Annie et Dave forment une cellule complète de création composition, écriture, production, arrangements et vidéo. Lorsqu’ils se sont rencontrés à la fin des seventies, elle sortait à peine du conservatoire avec un prix de flûte et de violon. Dave, de son côté, avait déjà pas mal roulé sa bosse. Originaire de Sunderland, au nord-est de l’Angleterre, ii commence par gratter du Dylan et du Woody Guthrie. Un jour, il s’échappe de chez ses parents pour aller vivre chez un peintre. Avec Eric Scott, Dave s’initie à l’hyper-réalisme pied de nez. Scott avait en effet l’habitude de peindre de manière aussi fidèle qu’une photo en induisant à chaque fois un détail farfelu dans son œuvre. Exemple, une scène de mariage où la mariée a un nez de cochon. C’est drôle car on retrouve le même genre de clin dans la musique d’Eurythmics. Avec la peinture, Dave découvre te bottleneck, le blues de Chicago et une palette variée de paradis artificiels. De retour à Sunderland, il assiste un soir à son premier concert : The Amazing Blondel, un groupe néo-médiéval. « J’étais si retourné que je me suis glissé dais la camionnette où l’on chargeait le matos après le glg. Quelques centaines de miles plus tard, les roadies m’ont trouvé endormi. Le groupe m’a adopté comme mascotte. » À seize ans, Dave s’offre déjà les premières parties avec juste sa guitare acoustique. Muff Winwood (frère de Stevie et membre du Spencer Davis Group : NDR) l’enrôle du premier coup d’ouïe chez Island Music et, six mois plus tard, il est la première signature de Rocket Records, le label monté par Elton John en 75. Deux LP à la Crosby, Stills and Nash et Dave se passe la tronche au cirage pour jouer avec… Osibisa, le combo panafricain où Dave devient Ramaddy. Quelques mois plus tard, débarbouillé, on le retrouve sur les planches des cafés-théâtres agités où il s’adonne à la comédie politico-musicale, jusqu’au jour où il rencontre ce défoncé de Peet Coombs avec lequel il tonde les Tourists. Peet avait ce côté auto-destructeur qui sied au rock et, depuis le split des Tourists, je parie qu’il continue à en piquer pour les novae. Pour moi, les Tourists étaient, en 79, l’équivalent des B.52’s, des Cars ou des Shoes, totalement influencé par le cocktail Byrds, Velvet Underground et psychédélisme revisité. Hélas, trois fois hélas. le seul hit du groupe, la reprise du tube de Dusty Springfield, « I Only Wanna Be With You », est une gentille poperie, un gag que tout le monde a pris au premier degré. Les Tourists se font dévorer cru par les piranhas du pop system, Peet sombre dans le smack =Annie et Dave ont fort heureusement l’intelligence de sauter avant le naufrage. Exit les Tourists. Pourtant, il paraît qu’à San Francisco, on trouve une boutique entière vouée au culte du groupe avec t-shirts, papier à rouler, badges, boîtes à pilules à l’effigie des Tourists. « Aujourd’hui avec Eurythmics, nous connaissons la chanson ! », me lance Dave en forme de slogan, « Avec Eurythmics, nous faisons de la pop en connaissance de cause, ce qui ne nous empêche pas de jouer sur les mots et les feelings, ce qui explique l’opposition flagrante entre nos textes mélancoliques et une pop guillerette. Regarde « Sweet Dreams » que tout le monde sifflote, c’est une chanson sur le doute : regarde autour de toi tout ce que l’homme a détruit, n’est-ce pas dégueulasse ? A travers sa poésie, Annie essaie surtout d’infuser ses idées. »
2/INITIER SON PLOMBIER
Et l’eurythmie dans tout ça ; rythmes européens, mais encore, comme dirait Bashung, ça cache quekchose. Dave, dis-moi quels sont les secrets de l’eurythmie « Europe rythmes, mais c’est avant tout une invention du français Emile Jacques Delescluze en 1920. L’eurythmie était la première manifestation hippie avant que I’on ne songe à inventer les hippies. Jusqu’à cette époque, tous les gens qui allaient au concert restaient les fesses soudées à leur siège et applaudissaient du bout des doigts. Delescluze a tout décoincé en apportant l’expression libre à la musique, le mouvement. Grâce à lui la danseuse Isadora Duncan est devenue célèbre en évoluant sans figure imposée L’eurythmie, c’est un peu récriture automatique appliquée au mouvement ».
Annie et Dave sont assez opposés l’un à l’autre pour produire un choc créatif. Elle est intro, lui est extraverti. Elle écrit les trois quarts des textes, tandis qu’il compose les trois quarts de la musique, et ils se partagent le reste. « Je ne suis pas un noctambule, d’ailleurs, je ne trouve jamais d’inspiration dans les clubs », continue Dave, « Je la trouve plutôt au cinéma en regardant des films hindous ou polonais De même lorsque je compose, c’est toujours avec l’aide d’un tas de gens différents. Dans l’église, c’est facile, nous avons tout le temps de nous amuser avec les gens sans songer sérieusement à travailler en flippant sur la facture de studio Nous sommes toujours envahis d’amis, comme les anciens Throbbing Gristle, Thomas Dolby ou les Thompson Twins. Il ne faut pas nous prendre pour des flippés de l’électronique, la preuve, Etta James vient enregistrer avec nous, ainsi que Steeleye Span. Tu connais sans doute Holger Czukay, le bassiste de Can, c’est lui qui m’a tout appris sur la technique du studio, mais il m’a aussi enseigné l’éclectisme. Pour faire ta propre musique, tu ne dois pas te fermer à celle des autres. C’est facile de dire d’un disque qu’il sonne comme ceci ou cela, car tout est dérivé de tout. Dès l’instant où tu joues une note, elle ressemblera toujours à celle d’un autre. Annie et moi, nous avons expérimenté des tas de musiques, aussi, lorsque nous créons la nôtre, nous traçons comme une toile sur bande magnétique, un collage de sons très divers. Nous n’écrivons jamais â la guitare acoustique en faisant la la la. La bande est un canevas sur lequel nous projetons peu à peu nos couleurs. Annie y injecte sa poésie, moi, je fais tous les backings, les mélodies et les arrangements. On se corrige toujours mutuellement, car il n’est pas facile d’être son propre juge ».
Dave ne se contente pas de bosser avec ses confrères pop stars, il prend un plaisir satanico-machiavélique à initier le premier venu à l’écho ou au phasing.
« J’ai déjà enregistré le receveur du gaz ou un plombier, ça n’est pas drôle si tout se passe dans la vie comme l’exige la normalité. On aurait pu s’échanger du « Quel sale temps aujourd’hui » ou du «puis-je vous offrir une tasse de thé ? », Mais en initiant mon plombier, ça me permet de redécouvrir à chaque fois la technologie musicale sous un angle différent ; quant au plombier, il se roule pratiquement par terre en découvrant le space echo ou le vari-speed. Sur « Love Is a Stranger », tu entends souvent un râle répété qui fait « hum » eh bien, c’est le chef du restau du coin qui fait ce drôle de bruit. On l’a invité à venir visiter le studio et de son « oh, c’est super, et comment ça marche ? » au vinyle, if n’y avait qu’un pas. Et le chef cuistot, quand, il entend le disque passer à la radio, je peux te dire qu’il saute au plafond. Ce qui est drôle, c’est que la plupart des gens pensent que nous sommes un groupe synthétique. Or, nous utilisons très peu les synthés. Ce qu’ils entendent, c’est un Farfisa de 1953 mixé avec un micro où je m’enregistre en train de taper sur un bol. Ça a l’air cher et sophistiqué, ça n’est, en fait, que du bricolage. Quand j’enregistre une feuille de plastique martelée contre un mur, les branches reconnaissent tout de suite un DMX 3.65 modifié et ça me fait pisser de rire. »
3/REGARDER AUTOUR DE SOI
Les Eurythmics ont un discours agréablement rousseauiste, ils croient en la nature humaine. « Touch », leur prochain album, est déjà en boite : sortie prévue en novembre. Et tout le thème du LP est une critique de l’absence grandissante de contact entre les gens. Voilà pourquoi ils utilisent un bassiste d’appoint, une section de cuivres échappée des Specials et le London Philarmonic Orchestra. Comme le dit si bien Dave : « On a tout tait dans notre petite église. » Oui, Don Camillo, mais une petite église aujourd’hui très riche grâce aux royalties de « Sweet Dreams ».
« J’ai produit seul le premier album, mais cette fois-ci, je me suis aidé d’un ingénieur John Bevin, qui travaillait avec un de mes groupes favoris, The Incredible String Band.
Homme-orchestre, Dave réalise aussi les (succulentes) vidéos du groupe en utilisant le cameraman préféré de Nicholas Roeg, l’homme qui a su capturer les images de « Performance » et de « Don’t Look Now » ( Anthony Richmond : NDR) ; « Nous tournons en film 35mm, puis nous transférons en vidéo pour le montage. Pour « Touch », les Eurythmics risquent de frapper très fort grâce au projet vidéo qui accompagne l’album. « C’est un film d’animation dans l’esprit Yellow Submarine » que nous comptons revendre aux channes de télévision. Nous venons tout juste de commencer à tourner, car nous devions attendre d’avoir fini l’album. Le film utilisera des marionnettes un peu différentes de celles qu’on a l’habitude de voir dans les émissions pour enfants ; les nôtres ne seront pas aseptisées. En fait, nous partageons notre église avec Bura et Hardwick, des marionnettistes qui ont créé tous les personnages des series télé anglaises qui ont fait flasher des générations entières de mômes depuis les 50’s. Ainsi, non seulement toutes les marionnettes qu’ils inventent ont un petit côté rétro, mais en plus, ils ont appris au fil des années tout un tas de trucages pour projeter leurs personnages dans le monde réel. Visuellement c’est à tomber par terre Dans le film, tu verras Maggie Thatcher faire les chœurs de nos chansons sur le pas de la porte du 10 Downing Street. Tu peux vraiment faire ce que ru veux avec des marionnettes. »
Annie entre dans la pièce avec ses cheveux éclatants, et ses yeux m’observent. Lorsqu’elle parle, elle a presque un accent français « Je veux vivre ici à cause de l’atmosphère extraordinaire que dégage cette ville. Je me sens bien plus attachée au croissant et au café au lait qu’au pudding et au thé. Pour moi, la culture française est encore plus forte au niveau du visuel. Ici je prends plaisir à regarder autour de moi Or pour écrire mes chansons, je ne m’assieds jamais en me grattant fa tête Ça vient tout seul dans la rue, à la terrasse d’un café ou en conduisant une voiture. Je sais que j’aime bien Paris (en français dans l’entretien), mais ce que je n’aime pas, c’est les animaux qu’on vend dans la rue, les canards, les oiseaux dans leg cages sur les quais. »
Je feints de m’étonner : « Quoi, tu ne portes pas de fourrures ? » Et Annie Lennox a ce cri du cœur. « Je suis un peu hypocrite, tu sais. » Nous tâcherons de ne pas l’oublier. Comme on dit en Grande-Bretagne, keep in touch en attendant ces nouveaux rythmes européens.
Publié dans le numéro 184 de BEST daté de novembre 1983

