TRANSMUSICALES 1980

Marquis de Sade par Pierre René-Worms

Marquis de Sade par Pierre René-Worms

Voici 40 ans pour « Le Rock d’Ici » de BEST, GBD assistait à un moment historique du rock français : l’envol d’un jeune Etienne Daho, qualifié alors d’Etienne Daho Junior, gentil page des 80’s, un peu timide, sur la scène de la salle de la Cité qui accueillait alors la deuxième édition des Transmusicales de Rennes qui s’apprêtait à percuter la légende. Mais aussi, à l’affiche, Marquis de Sade live, les premiers groupes d’Arnold Turboust, d’Herpin et de Pabœuf sans oublier le premier grand concert des Nus. Flash-back façon waouuuuuuuuu !

Etienne Daho par PRW

Etienne Daho par PRW

D’abord un peu de mathématiques, sachant que le BEST daté de février était alors publié le 20 du mois précédent, soit le 20 janvier. Or les Trans de 80, comme les suivantes avaient lieu au début de décembre. Cependant, entre la mise en page et la maquette manuelle du journal à l’ancienne avec de la colle et des ciseaux, puis la fabrication et l’impression qui prenaient également un certain temps, il n’était pas facile alors pour un mag indépendant, n’appartenant pas à un gros groupe de presse, comme c’était justement le cas pour BEST, de toujours coller à l’actu. D’où le décalage entre des Trans de décembre et ce BEST 151 de février. CQFD ! Quant au programme proposé par Hervé Bordier et Jean Louis Brossard ( sans oublier Béatrice Macé) en cette fin d’année 1980, il était juste hallucinant avec, entre autres, Marquis de Sade live, les premiers groupes d’Arnold Turboust ( Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/?s=arnold+turboust ) d’Herpin et de Pabœuf. Aussi, le premier grand concert des Nus… mais avec un chanteur qui n’était pas encore Christian Dargelos, l’éclosion d’Orchestre Rouge de Théo Hakola et surtout, surtout…  les tout premiers pas sur scène d’un jeune prince du rock, un certain Étienne Daho Junior, qui n’avait alors aucun disque à son actif puisque son « Mythomane » ne sortirait que presque un an plus tard en octobre 1981 avec les musiciens de Marquis de Sade et le fameux Jacno, ex-Stinky Toys à la production, bref un moment aussi crucial qu’historique pour le rock Hexagonal.

Guillaume Israel

Guillaume Izraël

Seul regret et là je fais mon mea culpa quatre décennies plus tard, ma méchanceté aussi gratuite que stupide de jeune rock-critic arrogant ( j’avais 24 ans à l’époque) à l’égard du regretté et si attachant Guillaume Izraël, le chanteur de Modern Guy que j’ai ensuite appris à aimer. RIP bro et  flashback…

Publié dans le numéro 151 de BEST sous le titre :

TRANSES MUSICALES

Hervé Bordier et Etienne Daho

Hervé Bordier et Etienne Daho

En 1980, le Divin Marquis ne se contente plus de procréer sans éprouvettes, il ose exhiber ses rejetons face au public. Le pire c’est qu’il a bien raison ! Si je me suis retrouvé à Rennes ce jeudi-là, c’est à cause d’Etienne Daho Junior, un jeune et romantique chanteur qui participe aux « Journées Trans-musicales ». Quinze jours auparavant, Étienne m’avait complètement fait flasher sur sa musique (durant mon émission « Planète Ivre » sur la pirate Radio Ivre 88.8 où j’officiais chaque mercredi : NDR) . Je n’avais pas entendu, depuis longtemps, en français quelque chose d’aussi simple, touchant, tendre, voire passionné. Deux nuits de rock, dans la salle de la cité, à Rennes, c’est un pari qu’avaient déjà tenu Hervé Bordier et ses copains de Terrapin, une coopérative de rock-spectacles style Association de 1901. Il y a dix ans,Hervé faisait déjà tourner en ville Le Gong, Caravan et les Flying Teapots. Le premier 45 tours de Marquis de Sade « Air Tight Cell », c’est aussi lui qui l’a produit sur le bluff d’un chèque en bois. Gagné … comme disent les ânes sages qui animent les hit-parades: les « de Sade » prouveront que le rock tricoloré doit compter avec eux, s’il veut se sortir de son syndrome des watts. Dommage que MDS., contrairement à son illustre prédécesseur, ne manie pas toujours la prose de Molière. Faut faire l’effort de causer français, les mecs…

Sax-Pustuls

Sax-Pustuls by Pierre René-Worms

Je n’ai pas eu la chance d’assister à la première de ces nuits Trans-musicales,  car j’étais au Motel avec les Hotels… ( Jeu de mot à deux balles de GBD qui était en fait dans un hôtel avec the Motels, le groupe de la craquante Martha Davis, un entretien que je re-publierai très bientôt : NDR) et comme je ne dispose pas de super-pouvoirs indispensables, l’ubiquité par exemple, j’ai donc raté tous les groupes de la première soirée, le mercredi. Heureusement, dès mon arrivée, Hervé Lefesse, guitariste du bien connu du groupe Mister Mongol me fait le point des événements : « On était tous bourrés, mais c’est quand même nous les meilleurs ». Même attitude chez Mister Hyde : Nick, le chanteur écrit au journal qu’il ne m’a pas vu (et pour cause), mais que (je cite) « sans être mégalos, il est certain que nous étions les plus originaux… ». Okay les mecs… ça y est, vous êtes cités à l’ordre de la Presse, alors on peut passer aux choses sérieuses ! Je n’ai pas entendu les Sax Pustuls, constitués de deux saxes et d’une chanteuse) ( La formation de Philippe Herpin et de Daniel Pabœuf, soit les deux saxes de Marquis de Sade ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Daniel+paboeuf  ), mais on m’en a dit le plus grand bien. Idem en ce qui concerne James Bond et les exploits sur scène d’Anne-Caroline leur adorable Lolita-chanteuse de 13 ans. Ce soir, c’est les Parasites qui ouvrent le feu dans la salle de la Cité. On s’y sent un peu comme au ciné-club du lycée avec les strapontins et tout. Mais en deux jours, la salle, coincée entre un baraquement C.G.T. et une autre école de clowns, verra défiler plus de 2 200 personnes. À Paris, au Gibus, les Parasites se produisaient derrière un filet; à Rennes ils ne joueront que trois minutes et sans la moindre protection. Les Parasites, c’est un gag, un groupe aux frontières du rock épouvante à la Cramps.

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Private Jokes avec Arnold Turboust… photo par le frère de Philippe Herpin

Plus sérieux par contre, Private Joke ( la toute première formation de Pierre Corneau et de Pierre Thomas, batteur de MDS… ) investit la scène en ordre parfait , grâce au magnétisme de Gilles Rétiére, son chanteur. Gilles et son groupe sont des jeunes gens modernes aux racines psychédéliques. Les chansons parlent, comme un computer Apple II, de l’âge spatial et de la vie moderne. Gilles assure, tandis que saxo et synthés se comptent fleurette.

Private Joke me rappelle étrangement Cure. Les morceaux rapides s’enchainent bien. Le monde file un peu vite et pour ne pas perdre la tête, Gilles prend la sienne entre ses mains et la balance de tous côtés. Le groupe de Nantes pratique le bilingue en français/anglais et n’est pas avare d’énergie. Elle irradie leur feeling de la crise où: (hélas) « future rime avec power ». Pierre Thomas, le batteur est passé par l’école Marquis de Sade… Gilles le chanteur écrit des textes russes sur ses musiques. « We are the future »,  puis les guitares se déchirent encore et ils sont happés par la lumière… Après un an de répétition, c’est leur  premier concert hors de leur ville premier rappel aussi…

Affection PlaceLe gang des novos lyonnais, c’est Affection Place ( la formation de Peter Petersen. Avant leur set, ils disposent sur la scène des plantes vertes et des tableaux abstraits. C’est un souci de sophistication rare chez les groupes français dont le décorum tient souvent plus du Sex-Shop que du Musée du Louvre. Deux guitares rapides nous plongent dans un bain revigorant, mais glacé proche des Feelies. S‘ils chantaient en français, j‘arriverais peut-être à glaner un mot ou deux; leur anglais n’est pas mauvais, il est seulement inintelligible. Tant pis pour nous. Heureusement, il y a la musique et, sur ce plan-là, le groupe me donne envie de tendre l’autre joue après l’énorme claque qu’ils nous infligent. C’est surtout très carré. Le bassiste tranche dans l’espace musical aussi net qu’un rasoir. Peter chante haut d’une manière un peu lancinante. Affection Place, même s‘il n’a pas oublié de tourner les pages de Magazine a trouvé un son. À lui de l’exploiter.

Arnold Turboust Etienne  Daho

Arnold Turboust Etienne Daho

Encore un qui n’a pas de souci à se faire: Etienne Daho (Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/?s=daho  ), gentil page des 80’s, un peu timide. Soutenu par une grande partie de l’équipe Marquis de Sade, il dégage une aura certaine, une fraicheur moderne où pointe le funk. « Petit garçon aime les voyages, il dort du sommeil des enfants sages » : la voix d’Étienne glisse sur un sax très en avant. Avec son look étudié, il affronte son trac et finit par le vaincre; c’est super, peut-être plus proche de Polnareff que du Clash, mais peu importe les étiquettes sont faites pour être décollées

Les Nus, c’est surtout Rocky son chanteur ( qui n’était pas encore Christian Dargelos à l’époque et donc pas aussi intéressant…  Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=les+Nus ) qui en fait dix fois trop. C’est du rock caractériel, qui me rappelle un bouquin d’Hemingway « Les nus et les morts ». Les morts sont bien là : Lou Reed et sa « Femme Fatale » seront sauvagement exécutés par les Nus. Dur !

Marquis de Sade ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Marquis+de+sade ) joue les guest-stars à la maison. Les cuivres sont vraiment bien. Deux chansons ou trois, et le divin Marquis de Sade laisse trop vite sa place aux jeunes.

De Frakture : comment on dit « Bof ! » en breton ? C’est ce que je me demande en les écoutant reproduire avec la fidélité d’une télécopieuse quelques accords poussiéreux à la Stones. Sapho, son petit frère mongolien, quelques Sades et le fantôme des Kinks se bousculent sur scène pour un « Louie Louie » un peu trainant. Le petit frère jette le masque, pendant que les cordes vocales de Sapho jouent au cerf- volant… Il est en fait un clone du couple superbe Merkes/Merval si cher à nos parents ; Guillaume, ex-Modern Guy, parait s’être trompé de scène, pour le Moulin Rouge c’est 300 km a droite

Orchestre Rouge

Théo Hakola & Orchestre Rouge

Heureusement qu’en fait de rouge il y a un Orchestre Rouge, pour me remonter le moral. Théo le chanteur ressemble à un pied de micro sauvage. Il est grand et maigre et lorsqu’il bondit sur scène, à trois heures du mat c’est un spectacle rare. Aussi souple qu’ Iggy l’iguane et tout aussi speedé, il pratique avec son groupe un punk léger teinté de blues. Théo c’est Théodore Hakola, né à Spokane, Washington State. Un jeune yankee installé à la Bastille depuis deux ans et demi et qui va pointer aux ASSEDIC, le NME sous le bras (je l’ai vu!). Il est resté très branché sur le théâtre et la politique. Ses années passées au « Comité des USA pour l’Espagne Démocratique » (avant 75) inspirent les textes de ses chansons, comme le Goulag et l’univers des camps. Comme Clash, Théo pense que la musique doit véhiculer un message politique.Orchestre Rouge

C’est peut-être là qu’il puise l’énergie qu’il déploie sur les planches. Avec sa voix de chat sauvage, il exprime sa violence. Mais il la vit avec son corps ; Théo maitrise un jeu de scène expressif et déchirant. C’est son 2ème concert. Je veux bien parier qu’il y en aura bien d’autres !

Dans le train qui me ramène à Paris, après 8 heures de live à Rennes, j’ai tant de musique plein la tête. Si c’est celle de demain, c’est plutôt rassurant… on ne risque pas de s’endormir.

Publié dans le numéro 151 de BEST daté de février 1981BEST 151

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