TEX & MEX STARS Épisode 1
Voici 42 ans dans BEST GBD jouait les Tintin en Amérique en débarquant à Austin sur les traces de Joe King Carrasco, le nouveau roi de cet État à l’étoile solitaire, qui n’allait pas manquer de propulser le tex-mex aux confins intergalactiques des plus riches horizons soniques. Épisode 1 : Welcome to Texas !
Publié dans le numéro 186 de BEST sous le titre :
LA TERRE DES ÉTOILES
« Et pendant ce temps-là, histoire de se réchauffer, Gérard Bar-David suit l’étoile solitaire du Texas jusqu’à Austin. Il y mangera du bœuf à longues cornes et même de l’âne, le tout bien sûr abondamment relevé au tex-mex sound. Lone star state ? Ça c’est ce qu’on disait avant le rock and roll… » . Christian LEBRUN
« You just can’t live in Texas if you don’t have a lot of soul ! » Doug Sahm (« At the Crossroads »)
Si les arbres ne montaient pas si haut dans le ciel, la rue aurait été liquéfiée depuis déjà quelques décennies. Grâce à cet écran de verdure, l’air était respirable. Le Mexicain au Stetson fumait tranquillement son clope dans un rocking chair; à ses pieds un jeune chat coquin léchait goulûment une boîte de tuna fish. Cartes postales détourées d’une production hollywoodienne ? J’avais beau me frotter les yeux, je n’étais pas au beau milieu d’un roman de Tennessee Williams sur la grandeur et la décadence du grand Sud. Débarqué à Austin (Texas) pour un concert, j’en avais profité, pour retrouver mon petit camarade le haricot sauteur, Joe King Carrasco. La chance m’avait plutôt bien servi : certes basé à Austin, Joe est un nomade permanent. Entre ses trips au Mexique et ses tournées, il n’est pas facile à coincer. Je n’avais pas mis les pieds au Texas depuis sept ans et, choc pétrolier oblige, je ne reconnaissais plus l’État-à-l’étoile-solitaire. « Normal » réplique le King en riant, « ici la durée de vie moyenne d’un building est de dix ans. On démolit pour reconstruire inlassablement » Carrasco, alias Joe Teutsch est né et a grandi au Texas. Descendant d’immigrés hollandais, Joe est un curieux mélange intercontinental entre l’Europe et l’Amérique. Sa musique, vous la connaissez déjà, c’est le tex-mex-rock, ce choc culturel entre le rock, le blues et les rythmes chicanos, « Caca de Vaca » son tube qu’il y a quelques années avait un arrière-goût de Chili con carne assaisonné de tabasco. Car Carrasco est « el jalopeño » comme ce petit piment vert aussi explosif qu’un pain complet de TNT, l’un des symboles du Texas, au même titre que le Tatou ou les Long Homs. Les Texans se font des concours de dégustation de ces piments comme d’autres gobent des œufs frais, quelle santé !
TEX-MEX
Tourisme à la texane, je roule dans la Toyota branlante de Joe King. Dans une rue d’un quartier mexicain à l’ouest d’Austin centre, il y a garé ce vieux bus greyhound déjà attaqué par la rouille. Une carcasse comme une autre je ne comprenais pas pourquoi Joe et sa petite amie Nicole — petite française à croquer – tenaient absolument à me le faire voir. « Alors ce bus ne te dit rien ?» questionne Joe. Qu’est ce qui ressemble le plus à un bus sinon un autre bus. « Dans le film de Joshua Logan en 1961 Marilyn Monroe rencontre un jeune cow-boy dans un bus (Don Murray); eh bien c’est le même bus. » « Bus Stop »: je revois le sourire de Marilyn se refléter sur la vieille caisse métallique. Comment séjourner à Austin sans rencontrer les copains de Joe King ? Le propriétaire du bus est un dealer, dans tous les sens du terme. Appelons-le Bill. Bill collectionne les Cadillac et revend des vieilles caisses retapées sur un terrain vague où il a planté sa caravane. De temps à autres, il fourgue un peu de coke, juste pour le plaisir. Avec sa barbe et son jean élimé, Bill ne symbolise pas la prospérité texane. Mais il ne faut pas s’y fier ; Bill possède en fait la moitié des maisons du quartier. Aujourd’hui, Joe King a décidé de prendre une nouvelle voiture ; ça lui arrive au moins une fois par mois, histoire de changer d’air. Cinquante dollars de plus et il repart avec une autre caisse, comme les cow-boys changeaient de monture dans les relais du grand ouest. Bill le branche sur une grosse américaine un peu cabossée. Pourquoi pas, et nous voilà repartis dans les faubourgs mexicains. Nicole se marre, elle a l’habitude ; elle pratique la folie du King depuis déjà quelques mois. Coup de foudre oblige, elle s’est retrouvée aux fins fonds du Texas dès leur première rencontre à New York où les Crowns donnaient quelques gigs. Elle enclenche une cassette sur le lecteur de bord et instantanément Esteban Jordan fait vibrer les haut-parleurs. Accordéoniste/chanteur mexicain, Esteban a intégré la polka aux mélodies mexicaines. Plus borgne que l’amiral Nelson, il ressemble à un bandido du Rio Grande. En tous cas sa musique colle parfaitement au décor qui défile : petites baraques de bois et carcasses d’autos rouillées, des mômes tout bruns qui courent dans la rue et des odeurs pimentées • qui vous excitent les narines. N’importe où hors du monde, nous sommes bien loin du speed américain et des rues aseptisées du centre d’Austin. Joe a décidé de me confronter à ses racines.

Esteban Jordan
En garant l’auto face à un petit jardin, il m’explique : « Après un voyage au Mexique je suis rentré à Austin, il y a déjà bien des armées. Je crevais d’envie de jouer dans un groupe chicano car ni le blues ni le rock ne me donnaient autant envie de bouger que les Mexicains. Or, j’avais vécu quelques années en Californie et je ne connaissais aucun chicano. Je suis donc ailé chez un disquaire de Bluebonnet Plaza, inner Sanctum Records et j’ai accroché une petite annonce près de la caisse. Quelques jours plus tard un dénommé Shorty m’a contacté. Moi je ne le connaissais que de réputation. Avec son groupe Shorty and the Corvettes il était assez célèbre dans les années soixante ; il m’a dit « salut gamin, alors il parait que tu sais jouer de la guitare ? ». Shorty avait un accent à couper au couteau, mais j’ai tout de même compris qu’il me donnait rendez-vous le soir même dans un bar, le Riviera Lounge, J’y suis allé à l’heure convenue et naturellement il n’y avait personne. Quelques bières plus tard. Shorty a fini par débarquer avec ses copains. Chez les chicanos, la notion d’heure est assez extensible, si tu prévois une répétition pour 7 h 30 ça veut dire qu’il n’y aura personne avant deux heures. C’est ainsi que tu apprends à être « mañana » ( demain) en tous cas je n’ai pas regretté d’avoir attendu, car j’ai tout de suite accroché avec eux : c’était excitant de faire tex-mex de manière totalement authentique avec les polkas et tout le reste. Ce soir-là, dans le bar je n’étais plus aux USA mais dans un film de Sam Peckinpah « The Wild Bunch » ou carrément aux confins du Mexique. Comme j’étais le premier blanc à jouer avec eux, ils voulaient absolument me trouver un nom mexicain et c’est Ben que nous allons voir tout â l’heure, qui m’a trouvé mon surnom de Carrasco. Le véritable Carrasco était un vrai Jesse James, un fameux dealer chicano qui a décroché sa légende en combattant l’arme au poing contre les Federales et toutes les forces de police. Un vrai héros de légende. Il a fini par se faire arrêter. Il est mort en tentant de s’échapper. Ce pistolero était devenu si célèbre, que toutes les radios mexicaines à l’époque balançaient à t’antenne des chansons sur lui et son épopée. Voilà pourquoi, grâce à Ben, je suis devenu Carrasco. » Et Joe King de ponctuer sa phrase par un « ay ay ay » strident, histoire de s’annoncer. La nuit commence à tomber. Dans une des baraques à côté fusent quelques rires et des accords plaqués de guitares. Dans un espace réduit de cinq mètres sur cinq, une douzaine de musicos font le bœuf : pecus, guitares, cuivres, basse. On boit de la « Lone Star » beer dans un nuage de fumée aux effluves de marijuana. Ben est un gros bonhomme d’une cinquantaine d’années, guitare posée sur le ventre. En me saluant, il me broie consciencieusement la main comme si nous nous étions quittés depuis des années. Ben et ses copains sont chaleureux comme la tequila ; ils ont en eux cette authenticité qui les dévore comme un feu. Ces musiciens jouent exclusivement pour le pied, sans jamais se soucier ni du temps qui passe ni de la gloire ou de la réussite sociale ; ils jouent simplement parce que la musique c’est la vie, leur vie.
« Vamos a Comer», manger tex-mex c’est encore une aventure. Dans un petit restau, El Azteca, Joe King m’initie à l’un des plats les plus zarbis qu’il m’ait été donné d’essayer: le cabrito and guacamole, de la purée d’avocat relevée servie avec du rôti de jeune âne. Jorge, le patron est aux petits soins pour nous ; l’âne est délicieux, mais avec le piment, je crache le feu comme un dragon. Dernière étape de notre tour d’Austin, une cantina où Joe doit me présenter El Molino Band, son premier groupe, des musiciens de la même génération que Ben, des allumés complets, Chez Hoboe Joe’s on sert le meilleur BB-Q d’Austin et les musiciens font la queue pour taper le bœuf dans l’arrière salle. A l’extérieur, installés dans la pénombre à une table de bois, Richard et Rocky refont le monde en quelques gorgées de bière « hé piñacos ! ». » et Joe se retrouve plongé en 75, à l’époque de son tout premier album, où il pratiquait un tex-mex plus jazzy que rock. Richard Elizondo est un tout petit batteur tout en nerfs « Estamos escuchando la palabra de dio ». Et dans les chants des crickets il nous raconte une histoire à dormir debout où un Mexicain pour terroriser un de ses amis s’amuse à placer un Talkie-Walkie dans un arbre pour diffuser la parole divine. « Et Maurice Chevalier en tex-mex comment cela sonnerait-il ? me demande Richard. Thanx heaven for little girls. Là-haut dans le ciel, les étoiles dessinent des signes cabalistiques, c’est superbe, je ne vois pas le temps passer. Plus tard en rentrant chez Joe j’ai dû rêver de Zapata ou encore de Poncho Villa
À SUIVRE
Publié dans le numéro 186 de BEST daté de janvier 1984
