ANDRÉ CECCARELLI « Aux rythmes d’une vie »
Il y a des carrières qui ressemblent à des itinéraires. Celle d’André Ceccarelli tient plutôt du grand voyage musical. Né à Nice en 1946, le batteur a expérimenté durant plus de soixante ans de musique, passant des orchestres de la Côte d’Azur aux studios parisiens, du rock des années 1960 au jazz contemporain, de la variété française aux grandes productions internationales. Derrière les chanteurs, les solistes et les chefs d’orchestre, il a traversé les époques, les modes et les styles avec cette qualité rare du musicien de studio : être là, au bon moment, sans jamais prendre la place de celui qu’il accompagne. JCM n’a pas résisté à ce « Aux rythmes d’une vie », palpitantes confessions de ce brillant et si éclectique moissonneur batteur…
Par Jean-Christophe Mary
Dans « Aux rythmes d’une vie », André Ceccarelli revient sur ce parcours hors norme et sur un métier dont il connaît tous les secrets.
Tout commence à Nice où la musique est déjà une affaire de famille. Son père, batteur lui aussi, travaille dans les orchestres des casinos de la Côte d’Azur et des villes thermales. À quatorze ans, André Ceccarelli monte sur scène à l’hôtel Royal, sur la promenade des Anglais, pour accompagner les thés dansants. Deux ans plus tard, une audition le conduit à Paris. Sur les conseils de son père, il rejoint les Chats Sauvages de Dick Rivers. Pour le jeune Niçois, le dépaysement est rude : aux décors de la Riviera se succèdent les chambres d’hôtel médiocres, les petits cachets et les fins de mois difficiles. Mais il découvre l’essentiel : la discipline, la scène, le métier. Les engagements s’enchaînent. Claude François, les Champions, Aimé Barelli au Sporting de Monte-Carlo, puis l’Italie avec Rocky Roberts, le Johnny Hallyday italien de l’époque. À vingt-quatre ans, de retour à Paris, Ceccarelli entre dans le tourbillon de la variété française. Eddy Mitchell, Michel Berger, Johnny Hallyday, Claude Nougaro, Michel Jonasz, Nicole Croisille, Charles Aznavour, Serge Lama, Georges Moustaki, Alain Souchon, Bernard Lavilliers, France Gall… La liste impressionne, mais elle dit surtout une époque où les studios fonctionnent à plein régime et où un grand batteur doit pouvoir passer d’un univers à l’autre avec une grande rapidité.
André Ceccarelli raconte avec amusement ces années où son appartement ne possède même pas de téléphone : le café d’en face fait office de standard. On y dépose les messages, les convocations pour les tournées et les propositions de séances. Lorsqu’il arrive pour une séance Mireille Mathieu avec sa batterie sous le bras, les partitions sont déjà sur les pupitres. Quelques secondes plus tard : « Trois, quatre… » la machine se mets en route. Au fil des séances qui suivent, il apprend vite que la lecture à vue, l’écoute, l’anticipation, la capacité à comprendre instantanément ce qu’attend un chanteur, un arrangeur ou un chef d’orchestre sont les clés du métier. Il découvre aussi que la virtuosité n’est pas une fin en soi. Elle n’a de sens que lorsqu’elle sert la chanson.
Cette philosophie lui ouvre bientôt les portes des plus grands studios et des rencontres internationales. Michel Legrand, Ray Charles, Tina Turner, Aretha Franklin… Il participe à des tournées, des séances d’enregistrement et des musiques de films. Jusqu’à ce que le corps dise stop. Après ce « break-down », le batteur change de perspective. Il ne veut plus seulement multiplier les séances ; il veut choisir sa musique, ses partenaires et son rythme de vie. Le jazz devient son territoire privilégié.
Une nouvelle vie commence alors. Dee Dee Bridgewater, Michel Portal, Martial Solal, Sylvain Luc, Didier Lockwood, Biréli Lagrène, Stefano Di Battista, Laurent Coulondre, Baptiste Herbin ou Sophie Alour croisent désormais son chemin. Il rejoint l’Orchestre national de jazz et s’affirme comme leader. En 1993, Hat Snatcher lui vaut une Victoire du jazz ; une nouvelle Victoire, en 2011, vient saluer l’ensemble de sa carrière.
L’ouvrage ne s’arrête pas au récit des rencontres prestigieuses. Le livre entre aussi dans l’atelier du batteur. Il y est question de matériel, de tempo, de relation avec les bassistes, d’écoute, d’interaction et d’improvisation. Ceccarelli évoque Chick Corea, Brad Mehldau ou Michel Legrand, mais aussi les partenaires de la section rythmique, de Ron Carter à Henri Texier en passant par Jannick Top. Car, derrière les noms célèbres, demeure la même conviction : la batterie n’est pas destinée à occuper tout l’espace, mais à donner à la musique son mouvement, sa respiration et sa tension.
Les souvenirs les plus personnels ne sont pas les moins émouvants. Il y a la tournée avec son père, son frère et son fils au sein de la Ceccarelli’s Family, mais aussi l’enregistrement de « La Note bleue » de Claude Nougaro, marqué par la maladie du chanteur. Ceccarelli y retrouve ce qui traverse toute son histoire, la fidélité aux hommes autant qu’à la musique.
Daniel Dumoulin complète ce récit par une sélection commentée de cinquante albums, qui dessine en creux le formidable paysage sonore traversé par le batteur : de Troc à Starmania, de Martial Solal à Michel Portal, d’Aretha Franklin à Dee Dee Bridgewater, de West Side Story à Carte blanche, jusqu’au Coq et la Pendule, hommage à Nougaro, et à Django, enregistré avec Baptiste Herbin.
Au fil de ces pages se dessine moins le portrait d’une vedette de la batterie que celui d’un musicien devenu, par la force de l’écoute et de l’expérience, une mémoire vivante de la musique. Ceccarelli a connu les nuits des orchestres, l’effervescence des studios, les grandes tournées et les exigences du jazz, sans jamais perdre ce qui semble constituer son credo : écouter avant de jouer, comprendre avant de démontrer. Aux rythmes d’une vie restitue ainsi une existence entièrement consacrée au son et aux autres. Une vie derrière les fûts, certes, mais surtout au cœur de la musique.

« Aux rythmes d’une vie »
Par André Ceccarelli
Collection Music Land
Edition Du Layeur
