OWEN THE SAINTS GO MARCHING IN

Judith Owen by Steve Rapport

Judith Owen by Steve Rapport

Yes… le jeu de mots est facile, mais oh combien tentant lorsque Judith Owen, brillante vocaliste galloise enracinée à la Nouvelle-Orléans, publie son 14éme album. Où elle se laisse porter par l’ivresse du swing, du jazz et du blues, une sacrée évolution après les good vibes Californiennes de ses disques précédents. Preuve que miss Owen refuse de se laisser cataloguer dans un seul genre musical. Entourée de la fine fleur des musiciens de la métropole de Louisiane, cette femme de tête dirige même un big band sur certains titres, panachant ses propres compositions avec des reprises classiques dans ce vibrant « Suit Yourself », où il ne fait aucun doute sur le point de savoir qui porte la culotte parmi tous ces hommes… et pour paraphraser Armstrong, on peut vraiment affirmer que … Owen the saints  go marching in !

Judith Owen by Rick Guest

Judith Owen by Rick Guest

C’est en video call chez elle à New Orleans que nous retrouvons Judith Owen ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=judith+owen ). La chanteuse rousse explosive publie ce vibrant « Suit Yourself » et nous offre à nouveau l’occasion de lui tendre notre micro pour nous narrer la Genèse de ce nouvel album, qui vibre des good vibes, de l’énergie mais aussi de la nonchalance de cette Louisiane où elle a choisi de poser ses valises, aux cotés de son conjoint le comédien-musicien Harry Shearer, connu par tous les rock and roll music-lovers pour son rôle de Derek Smalls , le bassiste de Spinal Tap . D’ailleurs, on découvre dans cet entretien que c’est bien grâce au film « This Is Spinal Tap » que le couple s’est formé. En effet, en 1992 Harry est à Londres pour un live exceptionnel « The Return of Spinal Tap » donné au Royal Albert Hall. Dans son hôtel tout à côté de la salle, Harry va boire un verre dans le micro club de jazz, où il succombe à une capiteuse chanteuse aux cheveux roux et à la voix irrésistible. Coup de foudre immédiat : ils tombent follement amoureux l’un de l’autre et convolent quelques mois plus tard en justes noces. C’est ainsi que sans « Spinal Tap » la vie et la carrière de Judith Owen aurait été bien différente. Trente ans plus tard, dans son « Suit Yourself », deux compositions rendent  d’ailleurs un hommage largement mérité à l’amour de sa vie.

 

« Nous avions quitté une fille de Laurel Canyon qui jouait avec les musiciens les plus fidèles de Jackson Browne depuis des années avec un son entre Carole King et the Eagles et soudain on a découvert une toute autre Judith Owen. Alors, je sais que tu as déménagé à la Nouvelle-Orléans, mais cela n’explique pas tout, n’est-ce pas ? Mais comment est-on passé de ce California sound au jazz et au blues ?

 

En fait, j’ai grandi au son du jazz et du blues, comme à celui de la musique classique, car mon père était chanteur d’opéra, j’ai donc beaucoup écouté de classique. Mais j’ai passé tellement de temps à écouter du jazz avec Peggy Lee, Frank Sinatra, Julian Lee, Ella Fitzgerald…. Tous ces artistes et tant d’autres.

 

Mais tu étais trop jeune pour écouter cette musique ?

 

Judith Owen Ce sont là les disques de mes parents, mais ils écoutaient également Joni Mitchell, Crosby, Stills Nash & Young, Stevie Woder et toute la Motown, ma famille n’était pas sectaire, ils refusaient de se cantonner à un seul style de musique. Et crois-moi ce n’était pas commun pour des gens issus de l’univers classique d’écouter tant de sons si différents. J’ai eu la chance d’avoir des parents férus de toutes les musiques. Et c’est vraiment ce qui m’a construit. Alors oui, lorsqu’on s’est rencontrés en 2014 j’ai fait cet « Ebb & Flow » avec Leland Sklar, Russ Kunkel et Waddy Wachtel, car cela évoquait aussi pour moi une partie importante de mon enfance qui a su tellement m’influencer en tant que chanteuse auteur compositeur. Mais c’est un peu la même chose qu’Elvis Costello par exemple qui sort un LP avec the Attractions et pour le disque suivant il enregistre avec un quatuor classique. Je crois que tu ne dois jamais te laisser enfermer dans un seul genre musical. Ce n’est pas de l’art, ce n’est pas une progression mais juste de la répétition qui se répète et qui se répète inlassablement. Alors que pour moi l’art c’est savoir se réinventer sans cesse.

 

Je ne suis pas en train de me plaindre !

 

Je sais bien ,mais cela fait de nombreuses années que je me suis installée à la Nouvelle-Orléans, je crois que c’était en 2007, donc ce n’est pas juste la ville qui m’a fait évoluer vers cette musique, ce n’était pas la raison majeure. La raison principale c’est cette très longue crise du COVID. Je me revois à New Orleans, lorsque tout le monde avait peur, et que moi aussi j’avais peur et tout le monde était déprimé, apeuré se demandant si nous vivrons à nouveau notre vie d’avant et si même nous aurions encore un futur. Et c’est là que j’ai compris que je ne pourrais plus chanter de chansons tristes ; je voulais aussi me libérer du piano, qui correspond à ma zone de confort. Je voulais me lever et devenir une véritable interprète, je voulais être capable de ressentir la joie ; et par conséquent je suis revenue à la musique jazz et blues que j’écoutais avec mes parents durant l’enfance. Et c’est ainsi que je me suis souvenue de toutes ces femmes telles que Nellie Lutcher, Julia Lee, Pearl Bailey, Dinah Washington, Peggy Lee, Julie London ou Blossom Dearie, des femmes aussi indépendantes que militantes et je me suis reconnectée avec cet esprit-là. Et parce que je vivais à New Orleans, j’avais accès aux plus grands musiciens qui avaient complètement assimilé cette musique.  J’ai aussi voulu chanter avec un Big Band car j’en avais toujours rêvé. Tu sais, j’ai cette liste de chose dont j’ai toujours rêvé et j’essaye peu à peu de les accomplir. Et avec cet album j’ai enfin pu embrasser le jazz et le blues, et m’assumer en tant que song-writer . Et ce disque c’est tout moi, moi debout, moi assise, moi au piano, moi ne jouant pas du piano, moi aux arrangements, représentant tous les aspects e ma personnalité. Et franchement, je réalise vraiment tout ce que j’aime et de pouvoir ressentir tant de joie avec tout ce que j’aime. Et même si la crise du COVID s’est achevée, nous vivons dans une époque particulièrement troublée. Par conséquent il est encore plus important que jamais de chercher à tout prix la joie face à une telle adversité.

 

Judith Owen C’est pour cela que tu as opté pour un titre d’album en forme de double jeu de mots ? En fait j’ai vraiment compris le joke lorsque j’ai découvert la photo de la pochette. (rires) et là j’étais vraiment plié en deux. Félicitations, car c’est très drôle et c’est vraiment l’effet que tu voulais avoir sur nous.

 

Oui en tant que femme dans un costume d’homme ! Cela fait aussi partie de ma personnalité, car lorsque j’étais gamine j’étais fascinée par les costumes d’hommes et donc j’ai été très heureuse de me costumer de la sorte pour l’album et de faire ce jeu de mot « suit yourself » qui signifie à la fois « costume-toi » et « fais comme ça te chante ».

 

Mais il y a également un troisième sens qui rejoint ton choix de l’album « Come On & Get It » soit être une femme et oser porter un costume d’homme ou comme on dit en français oser « porter la culotte »

 

Absolument. C’est aussi oser s’imposer en tant que femme dans un monde d’hommes. Mais de manière positive, sans aucun esprit de revanche car cet album est aussi fait de swing et de puissance, de joie et de confiance en soi. Spécialement en étant une femme face à un tel groupe d’hommes. De super interprètes males.

 

D’autre part ce n’est pas un album égoïste et autocentré de Judith Owen, car tu as de très nombreux invités très éclectiques et aussi une liste de titres où tu mélanges reprises surprenantes et tes propres compositions.

 

J’ai toujours ce besoin de composer car je suis auteur-compositeur mais je suis également une interprète et je suis aussi arrangeur. Ce sont des choses apprises au fil des années qui m’apportent une belle satisfaction. Et pour que des titres classiques sonnent comme s’ils étaient les miens, comme si je racontais une histoire de mon point de vue, je raconte mon histoire à travers eux.

 

Tu chantes des titres classiques qui sonnent comme s’ils étaient de toi mais d’un autre coté tu chantes tes propres compositions comme s’il s’agissait de classiques… cela fonctionne dans les deux sens !

 

(rire) mais tellement merci… c’est sans doute le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait sur ce disque. Je crois que qu’un journaliste m’a dit l’autre jour au sujet du premier single « That’s Why I Love My Baby »… « ah mais je croyais que c’était une reprise ! »

 

Judith Owen et Harry Shearer

Judith Owen et Harry Shearer

C’est exactement ce que j’en ai pensé en l’écoutant pour la première fois. Certes, je ne suis pas le plus grand spécialiste jazz blues, je me demandais donc d’où venait cette chanson et en lisant la bio de l’album j’ai compris qu’elle avait été inspirée par ton mari.

 

Oui celle-ci car il refuse toujours d’acheter des cartes postales pour la Saint Valentin, car il refuse de se faire imposer d’offrir des cadeaux un jour particulier de l’année ; pendant dix ans il m’arrivait de pleurer car il ne voulait même pas m’écrire une carte des vœux pour cette damnée Saint Valentin

 

Oui, moi je suis un peu comme, lui je le comprends tout à fait.

 

Moi aussi j’ai fini par comprendre qu’il refusait de se laisser dicter sa conduite par une tradition. J’ai finalement grandi et réalisé que c’est lui qui avait raison voilà pourquoi j’ai écrit cette chanson car c’est précisément pour ce genre de raisons que je l’aime. « To Your Door » sur l’album est aussi inspirée par lui. C’est une chanson sur le thème de la confiance mutuelle en amour, sur le fait de ne pas empêcher l’autre de partir, de lui rogner ses ailes au prétexte qu’il ne faut jamais se quitter. Mon mari me dit toujours avant que je ne parte en tournée : vas-y éclate toi, sois une star sur scène. Et c’est cela qui est extraordinaire, je vais lui manquer mais il préfère que je sois heureuse et fabuleuse. Car il sait bien que je reviendrai toujours vers lui après avoir pu jouer ma musique

 

Une petite question concernant Harry c’est un fameux musicien, un célèbre bassiste d’un groupe aussi mythique que fictionnel.

 

Oui.

 

Harry Shearer

Harry Shearer / Derek Smalls

L’an passé y a eu un sequel très attendu – 41 ans tout de même pour reprendre son rôle de Derek Smalls- du film sur ce groupe, cela a-t-il eu un impact sur ta vie et sur ta musique ?

 

Non, pas vraiment. Mon mari Harry Shearer est un acteur, par conséquent Derek est un personnage fictif dans un groupe. Mais tu as pourtant raison car c’est précisément ce groupe qui a changé ma vie à jamais. Lorsque j’ai rencontré Harry, il se trouvait à Londres pour un show énorme consacré à « Spinal Tap » donné au royal Albert Hall. Et lorsque je l’ai vu, je jouais dans cet horrible petit club de jazz situé dans l’hôtel où il résidait. Harry s’est assis à une table et il m’a écouté chanter. Il a toujours prétendu qu’il était tombé immédiatement amoureux. Moi je savais parfaitement qui il était,, car comme tous les musiciens au monde, j’adore le film « Spinal Tap » depuis sa sortie en 1984. C’est donc grâce à « Spinal Tap » que j’ai rencontré mon mari et c’est la raison pour laquelle lui et moi sommes ensemble. Ce film classique a changé à jamais le cours de ma vie, jouant une part essentielle à notre union. Je suis tellement fier de lui car ce film-culte a eu un tel impact sur l’existence de tant et tant de gens. Imagine que certaines expressions inventées dans « Spinal Tap », comme le fameux « these go to 11 » se retrouvent désormais intégrées au Oxford Dictionnary. Désormais certains politiciens l’utilisent même dans leurs discours. Je suis à la fois fière et heureuse pour lui qu’il ait un tel effet sur le public.

 

Judith Owen et Harry Shearer

Judith Owen et Harry Shearer

Pour revenir à l’album comment as-tu procédé pour déterminer quelles chansons, quels invités… quels styles, comme cette bossa nova sur « If I Were a Bell » ?

 

En fait, j’adore Jobin et j’adore le jazz brésilien. Je suis un peu comme toi j’aime le blues mais je ne le connais pas sous tous ses aspects. Donc je me suis dit : ce serait génial de prendre une chanson classique mais un peu niaise des comédies musicales américaines et d’en faire un truc sensuel et torride métamorphosé par la moiteur sensuelle de la bossa nova.

 

Tropical…

 

Oui. Tropical, c’est exactement le feeling !

 

Une de mes favorites est « Today I Sing the Blues »… c’est ce que je qualifie de « chanson chair de poule »

 

C’est un peu la « chanson-surprise » de l‘album, car elle a été faite littéralement en cinq minutes et c’est vraiment un moment privilégié car elle est à la fois si authentique et si émotionnelle.

 

….d’où le côté « chair de poule » justement !

 

Il y a tout ce que j’aime de la musique gospel dans cette chanson, c’est ce qui fait toute sa force.

 

Judith Owen  by Steve Rapport

Judith Owen by Steve Rapport

Quant à la chanson la plus spectaculaire de l’album c’est bien celle avec le Big Band soit « Evil Gal Blues », car le son est vraiment incroyable à la fois totalement classique et totalement moderne !

 

Merci de l’avoir remarqué ; en tant qu’étrangère qui vit à New Orleans, je reste une Brit et je viens d’un endroit totalement différent, j’ai des idées et une attitude différente par rapport à la musique j’entends peut-être les choses avec une certaine fraicheur et donc, par rapport au Big Band, dont je suis bien entendu totalement fan, je voulais avoir effectivement un son classique mais j’avais aussi besoin d’un son qui soit d’une totale fraicheur. Je ne pense pas chanter comme une chanteuse de jazz type, car je chante plutôt dans un registre blues avec de petits éléments pop et R ’n’ B.

 

On parlait d’évolution dans la carrière d’un artiste comme lorsque David Bowie décide de « tuer » son personnage de Ziggy Stardust pour devenir le Thin White Duke, comment va évoluer Judith Owen ? Est-ce qu’elle va nous faire un album totalement soul, par exemple ?

 

 

Sans problème, je n’aurais aucun mal à évoluer vers la soul ou vers un super son Motown. Mais j’ai aussi ce projet autour de Picasso et surtout de ses femmes, toutes ses femmes dans un contexte d’influences jazz et classique. En fait la question que je me pose inlassablement c’est comment faire en sorte de continuer à évoluer avec des idées neuves car pour moi c’est essentiel de ré-imaginer et de se ré-inventer, cela doit faire partie de notre rôle d’artiste.

 

Ok, mais par pitié ne choisit pas d’évoluer vers une version punk inspirée par les Sex Pistols ! On serait peut-être surpris mais pas forcément heureux

 

(rires) je n’ai pas d’inquiétude : tu seras heureux de tout ce que je ferai car j’ai la conviction que par exemple je pourrai concilier dans un show les chanson de cet album et des parties classiques, à condition que cela reste porté par les mélodies dans des chansons où les gens puissent se retrouver. C’est vraiment ce qui constitue ma boussole musicale. Aussi, quelle que soit la direction que je choisirai, je reste particulièrement consciente de ce qui peut satisfaire l’auditeur. Et ne soit pas terrorisé par le côté musique classique cela sera phénoménal, promis. » 

 

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