KANDINSKY À LA PHILHARMONIE
Mais en fait quelles sont au juste les couleurs de la musique ? C’est toute la question posée à travers deux cents œuvres et documents, à laquelle répond justement l’exposition « Kandinsky, la musique des couleurs ». Présentée à la Philharmonie de Paris, elle éclaire de manière inédite cette quête fondatrice : celle d’un art affranchi du réel, nourri par la musique, traversé par le spirituel et tendu vers une expérience sensible totale qui ne peut en aucun cas laisser indifférent.
Par Cynthia PAGÈS
Vassily Kandinsky n’a jamais peint pour représenter le monde visible. Très tôt, il a cherché à libérer la peinture de l’imitation, à lui conférer la même puissance d’abstraction et de résonance que la musique. Couleurs, formes et lignes deviennent alors des forces autonomes, capables de produire une vibration intérieure comparable à celle d’un accord ou d’un silence. Avec « Kandinsky, la musique des couleurs », la Philharmonie de Paris et le Centre Pompidou proposent une lecture profondément renouvelée de l’œuvre de Wassily Kandinsky. Pour la première fois à cette échelle, l’ensemble de son parcours — des paysages russes de jeunesse aux compositions abstraites de la période du Bauhaus — est envisagé à travers un prisme central : la musique comme matrice de son langage pictural. Cette exposition réunit près de 200 œuvres, documents et objets issus de son atelier, provenant des collections du Centre Pompidou et de prêts internationaux majeurs. Elle met en lumière une dimension essentielle de Kandinsky : non seulement son admiration pour la musique, mais la manière dont celle-ci structure sa pensée artistique, nourrit sa vocation et guide son passage décisif vers l’abstraction.
La musique, fondement d’une vocation artistique

Vassily Kandinsky et un ami
Né à Moscou en 1866 et élevé dans un milieu cultivé, Kandinsky grandit dans un univers où la musique occupe une place déterminante. Amateur de violoncelle et d’harmonium, il découvre très tôt le pouvoir émotionnel du son. Bien au-delà des codes d’une éducation bourgeoise, la musique agit pour lui comme un révélateur intérieur. Kandinsky affirmera plus tard qu’elle a déterminé sa décision de devenir artiste. La musique lui offre surtout un modèle décisif : un art abstrait par nature, affranchi de l’imitation du monde visible. C’est à partir de ce constat que Kandinsky commence à remettre en question les fondements mêmes de la peinture figurative.
Le choc Wagner : naissance d’un idéal d’art total
L’année 1896 marque un tournant fondateur. Kandinsky raconte dans Regards sur le passé avoir vécu deux expériences décisives à Moscou : la découverte d’une « Meule de foin » de Claude Monet et l’écoute de l’opéra « Lohengrin » de Richard Wagner au théâtre du Bolchoï. La musique de Wagner, et en particulier le Prélude de « Lohengrin », agit comme une révélation. Kandinsky y perçoit une correspondance directe entre sons, couleurs et émotions, capable de toucher l’âme sans passer par la narration. Il se forge alors un idéal qui ne le quittera plus : celui de l’œuvre d’art totale, où musique, peinture, poésie et arts scéniques fusionnent pour créer une expérience spirituelle globale. Dès 1908, en collaboration avec le compositeur Thomas von Hartmann, Kandinsky imagine des projets de théâtre abstrait fondés sur la lumière, la couleur et le son. Ces recherches nourrissent directement l’évolution de sa peinture vers les grandes « Improvisations ».
La Russie en mémoire : résonances et vibrations
Bien que Kandinsky vive principalement en Allemagne puis en France, la Russie demeure sa patrie intérieure. Moscou, qu’il qualifie de « diapason pictural », est pour lui une expérience sensorielle totale. Les cloches, les coupoles orthodoxes, la lumière du crépuscule nourrissent une mémoire visuelle et sonore qu’il transpose tout au long de sa carrière. Ses paysages russes, puis ses œuvres plus abstraites, traduisent cette vibration musicale de la couleur, oscillant entre souvenir, nostalgie et transfiguration. La Russie n’est jamais un simple sujet : elle devient une résonance intérieure.
Peindre la musique : impressions, improvisations, compositions
Pour Kandinsky, la peinture doit fonctionner comme la musique. Cette analogie structure sa classification des œuvres :
- Impressions : encore liées à une expérience du monde extérieur
- Improvisations : jaillissement spontané du monde intérieur
- Compositions : œuvres longuement élaborées, comparables à de vastes constructions musicales
Les « Improvisations », réalisées entre 1909 et 1914, marquent un basculement décisif. La figuration s’y dissout progressivement au profit de formes schématiques, de couleurs intenses et de lignes dynamiques. Le choix même d’un vocabulaire musical affirme l’ambition de Kandinsky : émanciper la couleur et la forme, comme la musique s’est affranchie du récit.
Arnold Schönberg et l’horizon de la modernité

ARNOLD SCHÖNBERG
En janvier 1911, Kandinsky assiste à Munich à un concert d’Arnold Schönberg. Cette musique atonale, libérée des règles harmoniques traditionnelles, le frappe profondément. Il y reconnaît un équivalent sonore de sa propre démarche picturale. Une amitié intellectuelle s’engage entre les deux artistes. Tous deux cherchent à rompre avec les conventions héritées pour atteindre une expression spirituelle pure. Kandinsky rend hommage à Schönberg dans « Impression III » (Concert), où la couleur jaune, vibrante et irradiant, domine la composition.Cette rencontre inscrit Kandinsky au cœur de l’expressionnisme, entendu comme une quête d’intensité intérieure plutôt que de représentation fidèle.
Synesthésie et dématérialisation
Pour Kandinsky, l’abstraction n’est ni un jeu formel ni une provocation intellectuelle. Elle répond à ce qu’il appelle une « nécessité intérieure » et constitue un moyen d’atteindre le spirituel. La peinture figurative, selon lui, est devenue insuffisante pour exprimer les tensions du monde moderne et la complexité de l’expérience humaine. En renonçant à la représentation, l’œuvre se dématérialise : elle ne renvoie plus à un objet identifiable, mais à un espace de forces, de rythmes et de tensions qui agissent directement sur l’âme. La pensée de Kandinsky est traversée par la synesthésie : l’idée que les sens peuvent se correspondre. Les couleurs « sonnent », les formes « vibrent », les lignes possèdent une tension émotionnelle. Cette approche conduit à une dématérialisation progressive de la peinture, qui cesse d’être fenêtre sur le monde pour devenir espace de forces. Dans « Du spirituel dans l’art » (1911), Kandinsky affirme que chaque élément plastique — couleur, ligne, forme — possède une résonance psychique propre. L’œuvre fonctionne alors comme une vibration intérieure, comparable à celle produite par un accord musical.
Formes, lignes et grammaire visuelle
Dans sa recherche d’un langage universel, Kandinsky développe une véritable grammaire plastique. Le cercle évoque la spiritualité et l’infini, le triangle la tension et l’élévation, le carré la stabilité et la matérialité. Les lignes droites expriment une énergie contrôlée, tandis que les lignes courbes suggèrent le mouvement et l’émotion. Cette réflexion est systématisée dans « Point et ligne sur plan » (1926), où Kandinsky analyse les éléments plastiques comme les composantes d’un langage autonome, comparable à celui de la musique ou de l’écriture. Comme dans une fugue de Bach, chaque élément conserve son autonomie tout en participant à une composition d’ensemble.
Le Bauhaus : rigueur et abstraction construite
La période du Bauhaus marque une évolution vers une abstraction plus géométrique et structurée. Kandinsky y poursuit son idéal d’un art rationnel et spirituel à la fois, capable de répondre aux enjeux de la modernité. Plus tard, dans les années 1930, son œuvre évolue vers des formes biomorphiques, comme surgies d’un univers cosmique. « Composition X » (1939) apparaît comme l’aboutissement de cette quête : une écriture picturale pleinement abstraite, pensée explicitement sur le modèle de la musique.
Une exposition immersive et sensorielle
Le parcours de l’exposition s’appuie sur une expérience immersive au casque, créant des correspondances directes entre œuvres, musiques et ambiances sonores. Le visiteur est invité à ressentir, plutôt qu’à simplement observer, les liens subtils entre couleurs, formes et sons. En dévoilant partitions, disques, livres, photographies et objets personnels, le parcours restitue la culture musicale de Kandinsky et montre combien sa peinture est indissociable de cette écoute active du monde.
Kandinsky aujourd’hui : une modernité toujours vivante
« Kandinsky, la musique des couleurs » ne se contente pas de retracer un parcours historique. L’exposition rappelle la portée toujours actuelle de son projet : inventer un langage artistique capable de dépasser la matière, de toucher directement l’esprit et de proposer un nouvel ordre sensible. À travers la musique, Kandinsky a ouvert à la peinture un territoire inédit : celui de l’abstraction comme expérience intérieure, universelle et profondément moderne.
« Kandinsky, la musique des couleurs »
Exposition du 15 octobre 2025 au 1er février 2026
Musée de la musique – Philharmonie de Paris
En collaboration avec le Musée national d’art moderne – Centre Pompidou
Exposition co-organisée avec le Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou`
Commissaires
Angela Lampe, conservatrice du Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou
Marie-Pauline Martin, directrice du Musée de la musique-Philharmonie
Directeur musical
Mikhail Rudy
