THE SMITHS « Best … I » et « Best … II »
Réédités en CD et, pour la première fois depuis leur parution originale, en vinyle, « Best… I » et « Best… II » offrent une nouvelle occasion de mesurer la puissance intacte des Smiths. Derrière ces deux compilations publiées en 1992 se dessine le portrait d’un groupe qui, en moins de cinq ans, aura transformé les frustrations d’une jeunesse britannique en une pop aussi élégante que torturée. Entre les guitares lumineuses de Johnny Marr et la poésie tourmentée de Morrissey, ces vingt-huit chansons racontent une certaine idée du rock anglais : romantique, ironique, mélancolique et profondément libre, véritable source d’inspiration pour JCM et sa génération.
Par Jean-Christophe MARY
Il est des groupes dont la carrière semble avoir été interrompue en plein décollage. Les Smiths font partie de ceux-là. Formé à Manchester en 1982, séparé cinq ans plus tard, le quatuor n’aura publié que quatre albums studio. Et pourtant, près de quarante ans après sa disparition, leur pouvoir d’attraction demeure intact. La réédition 2026 de Best… I et Best… II, chez Warner Music, le rappelle avec une évidence insolente. Parues pour la première fois en 1992, ces deux compilations avaient alors quelque chose de paradoxal : elles célébraient un groupe déjà mythique mais disparu depuis cinq ans, en réunissant aussi bien ses grands singles que des titres d’albums et plusieurs faces B. Aujourd’hui leur retour en CD et en vinyle ne constitue donc pas seulement une opération patrimoniale. Il permet surtout de réécouter les Smiths à travers ce qui fut l’une des singularités majeures de leur discographie : l’impossibilité de séparer vraiment leurs « tubes » de leurs morceaux plus secrets. En 1982, Manchester n’est pas exactement la capitale promise du romantisme pop. La new wave, la synthpop et les New Romantics imposent des textures électroniques froides et une esthétique sophistiquée. Les Smiths prennent le chemin inverse. Johnny Marr remet la guitare au centre des compositions et leur restitue une fonction mélodique que le rock britannique semblait avoir oublié. Son jeu est à la fois précis et instinctif, virtuose sans jamais être démonstratif. Il puise chez les Byrds, les Rolling Stones, le Velvet Underground et la pop des années 1960, tout en conservant quelque chose de l’urgence punk. Face à lui, Morrissey s’invente un personnage qui ne ressemble à aucun autre. Voix plaintive, diction théâtrale, humour noir, références littéraires, fragilité revendiquée et goût pour la provocation, le chanteur fait figure d’ovni sur la scène britannique.
L’alchimie est immédiate. Et elle tient précisément à la contradiction entre ces deux personnalités. Marr écrit une musique souvent lumineuse quand Morrissey installe le doute, la solitude, la frustration et le sentiment d’être à côté du monde. C’est là leur véritable révolution. Leurs chansons parlent aux anonymes, aux adolescents mal dans leur peau, aux individus qui se sentent trop ordinaires, trop différents ou simplement mal adaptés au décor social qui les entoure.
La construction de Best… I ne suit pas une chronologie stricte : il juxtapose les époques et les humeurs, comme pour démontrer que l’œuvre des Smiths forme moins une ligne qu’un paysage. , Dès l’ ouverture, This Charming Man distille cette insolente perfection de trois minutes, porté par un texte où le désir se dissimule derrière l’ironie.
Puis viennent William, It Was Really Nothing, What Difference Does It Make?, Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before ou Girlfriend in a Coma. Autant de morceaux qui rappellent combien les Smiths savaient écrire une pop ciselée haute couture. Et puis il y a How Soon Is Now?. Près de sept minutes de tension hypnotique, de vibrato et de guitare presque hallucinée. Le morceau déplace les Smiths vers un territoire plus expérimental. L’autre mérite de la compilation est de ne pas sacrifier les titres en marge du répertoire. Half a Person et Rubber Ring sont là pour rappeler que les faces B n’étaient pas, chez les Smiths des morceaux secondaires. Elles constituaient une sorte de laboratoire et explique en partie pourquoi leur discographie déborde si largement de leurs quatre albums.
Le second volume poursuit cette démonstration. The Boy with the Thorn in His Side, Heaven Knows I’m Miserable Now, Ask, Bigmouth Strikes Again, les titres s’enchaînent comme autant de variations autour d’un même paradoxe, celui d’une musique capable de faire danser avec des chansons qui parlent de solitude. The Headmaster Ritual et Still Ill ramènent aux paysages de Manchester et aux souvenirs scolaires. La ville, la classe sociale, l’adolescence, le sentiment d’enfermement constituent le décor d’une œuvre où le sort personnel de Morrissey atteint souvent l’universel.
Oscillate Wildly, instrumental, rappelle à son tour que les Smiths ne reposaient pas uniquement sur leur chanteur. raconter une histoire. Puis vient Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me, titre spectral avant There Is a Light That Never Goes Out. La chanson est devenue un hymne où l’amour y est décrit comme une échappatoire absolue, une forme de salut. Le romantisme des Smiths n’est jamais tout à fait heureux, il flirte toujours avec la disparition.
C’est finalement ce que ces deux rééditions permettent de comprendre. Réduire les Smiths à leurs quatre albums studio serait passer à côté d’une part essentielle de leur génie. Une quantité considérable de chansons majeures s’est développée en marge des albums. Ces deux Best… sont donc moins des « best of » au sens classique que les fragments d’une discographie éclatée. Pour ceux qui découvrent les Smiths, elles constituent une entrée particulièrement efficace dans une œuvre où la mélancolie et l’élégance se mêlent à l’ironie. Les fans y retrouveront des chansons parfois dispersées sur des singles devenus rares, des faces B et.. des albums difficiles à réunir autrement.
