THE CURE AUX ARÈNES DE NÎMES

CurePendant près de trois heures, ce 25 juillet 2026, The Cure a transformé les Arènes de Nîmes en machine à suspendre le temps. Plus qu’un concert, Robert Smith et son groupe ont offert une démonstration de ce qui fait leur singularité depuis près d’un demi-siècle : une œuvre qui refuse obstinément de vieillir et qui continue de transmettre d’une génération à l’autre une hallucinante énergie sonique aussi bluffante qu’à son tout premier concert hexagonal au Bataclan en 1979. Un puisant, émotionnel et nécessaire live report signé Salim Zein.

CurePar Salim ZEIN

 

Les Arènes de Nîmes sont devenues, au fil des années, l’un des grands sanctuaires du rock européen. Si le monument accueillait déjà les plus grands artistes depuis longtemps, Metallica lui a offert une visibilité mondiale auprès du public rock avec le désormais légendaire « Français pour une nuit ». Depuis, jouer ici n’est plus une simple date de tournée : c’est un privilège. Deux mille ans d’histoire, des pierres qui ont traversé les siècles, un ciel pour plafond et une proximité avec le public que les stades ne pourront jamais offrir. The Cure ( Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/?s=the+cure ) ne s’y est pas trompé. Pour son unique passage français de l’été 2026, le groupe a choisi Nîmes. Mieux encore : trois soirs consécutifs, les 24, 25 et 26 juillet. Une véritable déclaration d’amour. Comme si Robert Smith avait compris que ces chansons, hantées par le temps qui passe, ne pouvaient trouver plus bel écrin que ces pierres romaines vieilles de vingt siècles.

CureLe temps est justement le véritable sujet de cette soirée. C’est probablement la seule certitude qui accompagne chacun d’entre nous. Les années défilent, les proches disparaissent, les corps changent. Depuis une vingtaine d’années, toute l’écriture de Robert Smith semble dialoguer avec cette évidence. Pourtant, ce concert n’avait rien d’une célébration nostalgique. Après près de cinquante ans de carrière, The Cure continue d’avancer. Là où tant d’autres vivent de leur passé, Robert Smith poursuit son chemin. Il est toujours là, cet ange noir romantique auquel des générations d’adolescents ont voulu ressembler. Les cheveux en bataille, le visage blanchi, les yeux noyés de khôl, le rouge à lèvres débordant… une silhouette devenue iconique, qui inspira notamment Brandon Lee dans The Crow. Beaucoup de légendes sont devenues immortelles parce qu’elles sont mortes jeunes. Robert Smith, lui, a survécu. Il a survécu aux modes, aux caricatures, au succès et surtout à son propre personnage. C’est sans doute sa plus belle victoire. Il aurait pu vivre éternellement de » Let’s Go to Bed » « Just Like Heaven », « Lullaby », « Friday I’m in Love » ou « Boys Don’t Cry ». Personne ne lui en aurait voulu. Au contraire. Mais Robert Smith continue d’écrire, de composer et de défendre des chansons nouvelles. Il refuse d’être le conservateur de son propre musée.

CureAvant d’interpréter « It Can Never Be the Same », il glisse simplement : « This is a very sad song. » Elle l’est profondément. Écrite après la disparition de ses parents et de son frère, elle évoque le deuil avec une pudeur bouleversante. Les Arènes se taisent. Pendant quelques minutes, chacun semble retrouver un fragment de sa propre histoire. Robert Smith possède ce talent rarissime : transformer une douleur intime en émotion universelle. Il existe chez lui une étrange alchimie. En anglais, une cicatrice se dit scar. Ajoutez un E — celui de la note Mi — et apparaît scare, la peur. Peu importe que ce rapprochement relève davantage de la poésie que de la linguistique : toute son œuvre semble transformer les blessures et les peurs en chansons, pour mieux les partager avec le monde. Et pourtant, que l’on ne s’y trompe pas : un concert de The Cure est une immense fête. Derrière les thèmes mélancoliques se cache une machine de scène incroyablement compacte, puissante et profondément groovy. À une époque où tant de spectacles dépassent rarement une heure vingt, rappels compris, The Cure joue près de deux heures quarante. Et lorsque le groupe quitte la scène, on devine presque une frustration… la leur. À voir leurs sourires, on sent que si le couvre-feu des Arènes ne les rappelait pas à l’ordre, ils continueraient volontiers une heure de plus.

Cette générosité se retrouve jusque dans la setlist. Quel bonheur de revoir surgir « Mint Car », quasiment disparu des concerts depuis des décennies, ou « The Lovecats », cette délicieuse fantaisie enregistrée à Paris qui fait toujours sourire les fans de la première heure. Chez The Cure, les chansons ne sont jamais figées. Elles continuent de vivre. Autour de Robert Smith, le groupe impressionne par sa cohésion. Simon Gallup demeure le roi absolu de la basse jouée au médiator. Son timbre est reconnaissable entre mille. Aujourd’hui, il évoque presque un gangster irlandais sorti d’un film de Scorsese, jusqu’à ce qu’un gros plan révèle sur son épaule tatouée une Tour Eiffel enlacée par un croissant de lune. Derrière la rudesse affleure toujours la tendresse. Jason Cooper propulse l’ensemble avec une frappe puissante et un groove permanent. Reeves Gabrels, ancien compagnon de route de David Bowie, est devenu l’un des artisans du Cure moderne, redonnant une nouvelle jeunesse aux arrangements historiques. Roger O’Donnell, silhouette échappée de la famille Addams, semble disparaître derrière ses claviers alors même qu’ils constituent l’âme de tant de morceaux.

CureEt puisque la famille est une valeur cardinale chez The Cure, la transmission s’incarne désormais jusque sur scène. Eden Gallup, fils de Simon, s’intègre naturellement entre troisième guitare et claviers, permettant à Robert Smith de se consacrer davantage au chant. Puis vient un moment particulièrement touchant : l’apparition de Gabriel Cooper, le fils de Jason Cooper. À seulement dix-sept ans, il rejoint le groupe au saxophone. L’instant est simple, sans effet de manche. Il dit pourtant beaucoup de cette formation qui, depuis près d’un demi-siècle, préfère transmettre plutôt que remplacer. Ici, les liens du sang ne sont pas un argument marketing : ils prolongent une aventure humaine. Robert Smith lui-même abandonne régulièrement sa guitare. Non pour occuper l’espace, mais parce qu’il habite littéralement ses chansons. Il ne joue pas un personnage. Il ne danse pas. Il vit chaque morceau de l’intérieur. Et puis il y a ce son. Ce fameux flanger qui enveloppe les guitares d’un voile liquide, tantôt soyeux, tantôt déferlant. Pour le profane, ce n’est qu’un effet électronique. Pour les amoureux de The Cure, c’est une véritable signature. Robert Smith devrait presque toucher des royalties de Boss tant la légendaire BF-2, cette petite pédale violette, lui doit sa réputation. Combien de guitaristes l’ont achetée dans l’espoir de retrouver le son de « A Forest », « Pictures of You » ou « Just Like Heaven » ?

CureCe qui frappe surtout, c’est l’honnêteté absolue de cette prestation. À l’heure où l’Auto-Tune, les bandes préenregistrées et les séquences envahissent les grandes scènes, The Cure continue de tout jouer. Tout est chanté. Tout est vrai. Tout est vivant. Et puisqu’il est beaucoup question de transmission, j’avais emmené mes trois grands enfants avec moi. À un moment, ma fille de vingt-huit ans me glisse une phrase qui résume peut-être toute cette soirée : « Quand j’étais petite, le son de nos trajets en voiture, c’était « Lullaby ». Pour moi, cette chanson appartient à la fin des années 1980. Pour elle, elle appartient à son enfance. Lorsque l’immense toile d’araignée apparaît sur les écrans des Arènes, nous n’écoutons pas le même souvenir, mais nous partageons exactement le même instant. C’est peut-être cela, la force de The Cure : fabriquer une mémoire commune entre des générations qui n’ont pas grandi à la même époque. Enfin, il y avait ce clin d’œil du destin. Je suis né un 26 juillet. Le concert avait commencé le 25. Lorsque les dernières notes de « Boys Don’t Cry » résonnent, il est déjà passé minuit. Sans même m’en apercevoir, je viens de changer d’âge au milieu des Arènes de Nîmes. Comme si Robert Smith venait, à sa manière, me souhaiter mon anniversaire. Avant de quitter la scène, il remercie longuement le public. Ses mots sonnent moins comme une formule de politesse que comme un encouragement : continuer à jouer, continuer à créer, continuer à transmettre, continuer à vivre. Au fond, Robert Smith ne nous ramène jamais à nos souvenirs. Il fait infiniment mieux. Le temps d’un concert, il nous offre l’éternité. 

All pix by Salim Zein

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