MELT-BANANA À GROUND ZERO

C’était mercredi dernier, au Ground Zero de Vaulx-en-Velin, lorsque les tonitruants et néanmoins nippons Melt-Banana ont vaillamment représenté le rock sans doute aujourd’hui le plus vaillant de l’Empire du Soleil Levant, un son si puissant que Salim Zein, qui en a encore les esgourdes toutes estourbies, a failli se faire hara-kiri de ses précieuses facultés auditives… c’est dire !

Par Salim ZEIN

Melt-Banana by Salim Zein

Melt-Banana by Salim Zein

Il existe des lieux que l’on ne trouve pas dans les guides touristiques. Ground Zero est de ceux-là. Coincée quelque part entre une zone commerciale, des parkings et les vestiges d’un paysage industriel de la périphérie lyonnaise, cette improbable friche culturelle ressemble à un décor post-apocalyptique où quelques irréductibles auraient décidé de préserver les dernières braises de la contre-culture. Le genre d’endroit où l’on imagine davantage voir apparaître Godzilla qu’un groupe de rock.Ou peut-être justement l’inverse. Car s’il existe en France un lieu capable d’accueillir l’univers de Melt-Banana, c’est bien celui-là.

Melt-BananaJ’avoue d’emblée avoir un parti pris. Durant les années ECDC à Montpellier, lorsque nous occupions notre laboratoire créatif, j’avais une mauvaise habitude : diffuser Melt-Banana à un volume parfaitement déraisonnable. Certains collaborateurs se plaignaient régulièrement. Ils affirmaient entendre des fréquences inhumaines ou des ultrasons cachés dans certains morceaux. Personnellement, je ne les entendais pas, mais j’adorais voir le local se transformer en zone de dévastation sonore.Cette sensation de chaos imminent m’a toujours fasciné. On ne se refait pas. Autant dire qu’il était impossible de manquer ce rendez-vous. Depuis plus de trente ans, Yasuko Onuki et Ichirou Agata construisent une œuvre unique, située quelque part entre le punk, le noise rock, l’électro, le hardcore et une borne d’arcade japonaise en train de prendre feu. Sur scène, Ichirou Agata n’est pas un guitar hero. C’est un anti-guitar hero. Et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Avant le concert, on découvre un homme discret, presque effacé, d’une grande gentillesse. Puis les lumières s’éteignent et apparaît une créature tout droit sortie d’un manga impossible.

Melt-Banana by Salim Zein

Melt-Banana by Salim Zein

Dans les récits japonais, il existe toujours un personnage qui ose défier la catastrophe. Celui qui se place volontairement au milieu de la tempête, du titan ou de la foudre. Agata appartient à cette famille-là. Sauf qu’il remplace le sabre par une guitare, le bouclier par un pedalboard et les super-pouvoirs par une collection de sons défiant parfois les lois de la physique. Tout semble improvisé. Tout semble sur le point de s’effondrer. Et pourtant tout est parfaitement maîtrisé. C’est un art du déséquilibre contrôlé. Une science du chaos. Pendant ce temps, Yasuko Onuki bondit sur scène comme une particule devenue consciente. Sa voix passe du murmure aux glapissements, du chant aux explosions vocales, avec une liberté que peu d’artistes osent encore s’autoriser. À eux deux, ils créent une musique qui ressemble moins à des chansons qu’à des phénomènes météorologiques. Un concert de Melt-Banana n’est finalement pas un concert. C’est une expérience. Une invitation à pénétrer dans une faille numérique. À accepter le bug. À célébrer l’accident. À danser dans le court-circuit. Le temps d’une soirée, Ground Zero n’était plus une friche de Vaulx-en-Velin. C’était Tokyo après l’orage. Et nous étions tous conviés à la Nuit de la Glitch.

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