TEX & MEX STARS Épisode 2

Willie Nelson Meadows picnic 1984
Voici 42 ans dans BEST GBD jouait les Tintin en Amérique en débarquant à Austin sur les traces de Joe King Carrasco, le nouveau roi de cet État à l’étoile solitaire, qui n’allait pas manquer de propulser le tex-mex aux confins intergalactiques des plus riches horizons soniques. Épisode 2 : Welcome to Texas !

Chris Cummings frow the Crowns
2éme épisode de notre exploration de la galaxie des stars du Lone Star State avec le Sir Douglas Quintet de Doug Sahm, Sam the Sham, Question Mark and the Mysterians, Little Jo y la Familia, Willie Nelson, Janis Joplin, Gilbert Sheldon, Steve Miller et bien évidemment notre Texas King, Joe King Carrasco.
Publié dans le numéro 186 de BEST sous le titre :
LA TERRE DES ÉTOILES
AUSTIN AUJOURD’HUI

Doug Samh
Joe King Carrasco ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Joe+King+Carrasco ) donne un concert en plein air au bien nommé Meadows ( prairies), un champ dans la banlieue d’Austin. La semaine prochaine, Police doit y jouer aussi. Pour se relaxer, on va tremper un moment dans le jacuzzi, ce bain chaud aux jets massant aussi efficaces qu’une équipe de kinésithérapeutes. Notre King a bien de la chance, il vit dans un condominium tout en bois, avec piscine et arbres à profusion. L’une des Gogo’s de passage à Austin a craqué sur l’endroit, elle s’y est offert un appart’. Austin, c’est vrai, attire les musiciens comme les mouches une tartine de miel. On peut évoquer Christopher Cross ou Doug Sahm, mais ils ne sont pas seuls ; à ce train-là Austin va bientôt dépasser Hollywood sur la concentration de stars au mètre carré. « Normal qu’ils se sentent bien ici », glougloute Joe dans son jacuzzi, «La vie est si agréable. Les gens affluent ici depuis tout le Texas. Tu comprends, Houston ou Dallas n’ont qu’un seul centre d’intérêt le fric, le big business; ici c’est juste une histoire de feeling entre les gens. » Doug Sahm et son Sir Douglas Quintet sont basés à Austin. Ils sont très liés à Joe. Ça n’est pas un hasard si Johnny Perez, le batteur du Quintet, a produit un certain nombre de titres de Carrasco. Avant qu’il ne rencontrer Nicole, Johnny était le complice habituel des virées de Joe au Mexique, là où ïl va chercher l’inspiration en faisant du body surfing. Quant à Doug Sahm, c’est un des personnages les plus typiques du son tex-mex. A l’âge de six ans, il grattait déjà sa steel-guitar dans sa ville natale de San Antone. Plus tard, il y formera le Quintet et enregistrera pour des labels locaux. Le Texas a toujours été une pépinière de labels indépendants plus souples et créatifs que les majors monstres. C’est d’ailleurs pour un de ces labels qu’il enregistre son premier hit, « She’s About a Mover » produit par le mythique Huey P. Meaux qui bossait aussi comme DJ sur la FM. Comme dans la plupart des groupes tex-mex, l’orgue y occupe une place primordiale, celui d’Augie Meyers devient la signature du groupe. Après un nouveau tube en 61« The Rain Came » Sahm part pour San Francisco où enregistre « Mendocino » son meilleur album. Depuis, il a regagné Austin où il s’est installé définitivement. C’est au milieu des sixties que se forma le son tex-mex grâce à des groupes comme Sam the Sham ou Question Mark and the Mysterians

Sam the Sham
Sam the Sham, c’est Samundio Domingo et ses Pharaohs qui fixèrent le son tex-mex grâce à leur Farlisa aigrelet et sautillant. « Wooly Bully », leur tube de 65 sorti sur MGM est l’archétype du genre, tout comme le « 96 Tears » des ? and the Mysterians, le premier groupe multiracial de la région. Le «? » cachait Rudy Martinez, un mexicain malin comme un singe qui sortait ses productions sur son propre label jusqu’à sa « découverte » par le célèbre Veil Bogart. Mais ? et ses Mysterians ne devaient pas y survivre, dommage.

Willie Nelson
« Dans le style country/MOR tu as un autre Austinien célèbre Willie Nelson ; il est bien plus riche que JR. ( Le héros de la série DALLAS : NDR) », reprend Joe en éclaboussant tout ce qui tourne autour du jacuzzi, dans un rayon de vingt mètres. Willie c’est vrai, peut être considéré comme un des rois de la country music, une vrai star pour les red-necks sudistes qui continuent à prôner le style western comme unique way of life. Né à Waco, prés d’Austin, Willie fut d’abord démarcheur et pilote de chasse avant de se lancer dans le showbiz, ce qu’il réussit fort bien dès le début des années 70. Puis il se retrouva vite au paradis de la country, Nashville. Plus tard, il s’enfuira à New York pour bosser avec Jerry Wexler, Aujourd’hui, Willie fait la couve de Life, il est riche, gras et à l’aise. Mais si vous rêvez d’une tranche ou deux de ses aventures, référez-vous au film de Jerry Schatzberg, « Show Bus » qui relate de manière plutôt fidèle et autobiographique — il y joue son propre rôle— les aventures de Willie le cow-boy. Nelson possède au moins un quart de la ville : immeubles, restau, motel, un ranch et son studio, plus un jet privé ; et dire qu’à Nashville la moitié des musiciens sont smicards I

Janis Joplin
FREAK
Austin c’est aussi le blues, ses bars y sont chargés d’histoire comme une encyclopédie rock. Hier soir nous sommes passés devant une façade fantôme. Mais ne vous y fiez pas, chaque huitre peut renfermer sa « Pearl » ! Demandez donc au King…
« Bien qu’elle fut originaire de Port-Arthur, sur la côte, on associe aussi Janis Joplin à Austin, car c’est vraiment ici qu’elle a commencé la scène, lorsqu’elle étudiait à l’University of Texas. Si tu veux, je te présenterai le père Threadgills, le tenancier du bar où elle chantait pour quelques verres de Thunderbyrd ( un vin cheap, le Préfontaine US). Janis a grandi dans les odeurs de pétrole, son papa était ingénieur à la Texaco qui bossait pour ses exploitations off-shore du Golfe du Mexique. Janis était tout sauf une pin-up. Elle buvait beaucoup et se faisait traiter de fille à nègres par ses camarades de classes. Pour les provoquer, elle avait décidé de s’habiller outrageusement et se défonçait en écoutant du blues. ». Puis Janis peindra et deviendra « freak »; c’est d’ailleurs à la tac qu’elle se liera avec Gilbert Shelton, le dessinateur des futurs célèbres Freak Brothers. Sheiton faisait déjà des ravages dans le fanzine du campus, le Texas Ranger où il glissait déjà ses petits Mickeys corrosifs. « Le soir toute la bande allait vider godet sur godet chez Threadgills. Derrière le bar de cette ancienne station-service, des cow-boys se battaient contre les Indiens sur un tableau naïf. Et Janis chantait le blues, comme Bessie Smith, une voix pure et claire, rien à voir avec ses vocalises éraillées de ses disques. D’ailleurs tous les Texans qui l’ont connue ont l’habitude de raconter que Janis avait déjà définitivement perdu sa voix lorsqu’elle est devenue célèbre. »

Janis Joplin
A la fac Janis séchait ses cours, elle préférait descendre des degrés d’alcool. Pourtant l’University of Texas est un endroit plutôt cool, la seule fac d’Amérique où les droits d’inscription ne sont pas exorbitants, parce que c’est l’établissement universitaire le plus riche du pays : l’université possède en propre des terrains qui regorgent de pétrole et son exploitation sert à financer les cours. Janis en tous cas finit par craquer lorsqu’elle fut élue « l’homme le plus laid de l’année » par les étudiants. Elle s’enfuit en stop à San Francisco, et le soir de son arrivée elle chante déjà dans une taverne de Grant Avenue, le Coffee and Confusion. Janis y vivra du chômage et des quarters qu’elle récolte en chantant, brûlant ses nuits aux amphétamines. Quelques flips, un retour au Texas, puis l’attrait de la côte ouest, miroitant comme la Golden Gate, l’emporte définitivement Janis revient à Frisco pour réussir, cette fois. Elle se branche sur le nouveau groupe, Big Brother and the Holding Company. On est en octobre 65 et Bill Graham offre son premier concert de rock à la ville, au Longshoresman’s Hall avec l’Airplane en tête d’affiche et quelques groupes locaux ; ce jour-là Big Brother éclate vraiment grâce à Janis. La suite de l’histoire est connue elle signe avec CBS, culmine au Festival de Monterey en 67 et devient la reine du blues. L’alcool, le stress et le dépit amoureux finiront par avoir sa peau, on la retrouvera morte au Landmark Motor Hotel sur Franklin Avenue, un motel à putes d’Hollywood une triste nuit d’octobre 70.

The Steve Miller Band in Texas 1968
Pour sa part, Steve Miller ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Steve+Miller ) est aussi un enfant du Texas puisqu’il naquit à Dallas et commença à chanter dans les bars de Fort Worth, la ville jumelle. Miller se fit assez vite remarquer pour sa soul blanche, un R and B qu’il peaufina dès la fac avec son copain Boz Scaggs, lors de leur séjour commun à Madison University. Puis Steve Miller quittera définitivement le Texas pour Chicago et San Francisco où il devient à jamais le Space cow boy que nous connaissons tous.

Little Jo y la Familia,
Back to the King : « Okay, tout ça c’est le Texas, mais ce que j’aime par-dessus tout dans cet État, tu le sais bien c’est sa proximité du Mexique. La plupart des Chicanos excellent dans le blues ou le jazz, mais ils plaquent leur personnalité sur tout ce qu’ils touchent. La plupart de ces groupes viennent du sud de l’État, les plus célèbres sont Little Jo y la Familia, ils vivent à 60 miles d’Austin. Il y a aussi Sunny and the Sunliners qui viennent de San Antonio. Little Jo c’est le Bob Marley de la musique chicano, il jouit d’une extrême popularité dans le pays, même s’il est un peu moins militant que Marley, ses textes évoquent plus l’amour et la romance que le combat politique. J’adore cela, la spanish music me fait voyager alors que la musique américaine n’évoque que les freeways, les stations-services et les hypermarchés. Moi je n’ai pas envie de tout ça, j’aime mieux le sable chaud et l’océan, c’est peut-être pour cela que je suis autant fasciné par la musique mexicaine. » Joe sort de sa baignoire relaxante pour plonger dans la piscine avant chacun de ses concerts. Il se dépense sur quelques longueurs de bassins, histoire de se remettre en forme. Quelques heures plus tard, sur la scène du Meadows, je comprends vite que l’entraînement n’est pas inutile. Joe se défonce comme un diable avec ses Crowns.

joe-king-carrasco-with-michael-jackson
À Austin, nôtre King est dans son fief, le public hurle son nom et chante en chœur avec lui, c’est la fiesta. « Attends d’avoir vu le gig de demain à Corpus Christi » me glisse Nicole. Après le concert, Joe King se laisse gentiment coincer par deux groupies de choc qui le boxent littéralement de questions sur sa vie, ses aspirations, ses sentiments du moment et sa recette de la guacamole salade. Ces minettes piaillent comme une volière avec un accent texan plus lourd que le plomb. Moi, je pige un mot sur trois. Dans son coin, Nicole se marre gentiment Joe King leur donne rendez-vous sur la plage de Corpus hasta manana chicas. Mais demain c’est déjà aujourd’hui, le manager Joe Nick Patowski doit passer nous prendre en mini bus, en compagnie de Kris Cummings son épouse légitime et claviers du groupe. En fait la cellule de base des Crowns est composée de Joe King, Joe Nick pour le business et Kris pour le son d’orgue à la mode, Farfisa indispensable au tex-mex sound. J’aime bien Kris, car c’est un personnage tout en contrastes qui mêle l’exotisme et le flegme très européen du nord. D’ailleurs est-ce vraiment un hasard si Joe Nick et elle ont célébré leurs noces aux pieds de la Tour Eiffel, créant ainsi un des épisodes les plus rocambolesques du Stiff Tour 1980 ? A sept heures précises, le mini van Ford se gare face au home de Joe King, en route pour de nouvelles aventures…
SURFERS
Corpus Christi, une plage sur le golfe du Mexique, une eau chaude comme la Méditerranée grâce au gulf stream qui réchauffe l’Atlantique : Joe King me l’a racontée comme un nouvel Eden, une image revisitée de la Californie à la Zuma Beach ou Venice à la fin des sixties. Car malgré ses problèmes économiques actuels, le Texas vit encore sur la lancée du choc pétrolier. Le dollar attire le dollar et les industries de pointe ont suivi comme celle des ordinateurs et la construction des chips. L’argent et la créativité associés forment une nouvelle race d’allumés friande des galeries psychédéliques, peyolt ou champignons, importés du Mexique. Ces nouveaux freaks se donnent donc rendez-vous chaque week-end sur le sable de Corpus Christi pour faire la fête.
Or « Party Week End » c’est justement le titre du nouvel album de Carrasco produit par Richard Gottehrer (Blondie) que MCA France alias Arabella et malgrè un irrésistible duo avec Michael Jackson intitulé » Don’t Let a Woman » (sic !) refuse obstinément de sortir sous prétexte que « Synapse Gate », le précédent, n’a pas suffisamment vendu. Or Arabella ne se gêne pas pour diffuser ses âneries polyvinylées à la tonne. Je sais bien que c’est inutile, mais faut-il rappeler qu’on ne mise pas sur un artiste comme sur un cheval à Longchamp, parfois il faut savoir investir pour décrocher la queue du Mickey. Tant pis, si un jour Carrasco devient numéro un il pourra barbouiller de confiture et attacher le label manager MCA à poils sur la Tour Eiffel, en attendant ceinture et bonsoir les importateurs. Des dunes, des dunes et encore des dunes : sur les plages de Corpus Christi, les cow-boys ont troqué leurs montures pour des jeeps tous terrains qui font des bonds sur le sable. C’est vrai qu’en dehors des bagnoles on se croirait sur une plage de Californie même odeur de coco sur les corps bronzés, même lot de jolies filles à croquer et de balaises pratiquant le body building comme un nouveau zen. Sur le sable, une scène a été dressée par la bière Budweiser qui patronne le gig. Des fenêtres du motel, le public ressemble à une fourmilière paresseuse ; dire que dans quelques heures Joe King stage-divera sur eux…Bud-qui-désoiffe a mis un tous-terrains à la disposition du groupe pour rejoindre la scène. Notre chauffeur s’exprime de « yep » ponctués de « okay », mais au volant c’est un as. Sur les dunes Joe King en redemande comme un môme au Luna Park : on joue aux montagnes russes en fonçant sur les dunes. Sur la plage il règne une chaleur infernale, les kids attendent depuis deux heures le début du show et lorsque les Crowns montent en scène, une clameur les salue comme une troupe de gladiateurs. Joe King est sur son terrain, il joue avec eux, les utilise comme matelas lorsqu’il plonge sur les corps avec sa guitare et l’excitation monte comme un orgasme. Son T. shirt est arraché par les mains qui l’agrippent, coûte que coûte il continue. C’est drôle, je n’avais jamais fait le rapprochement, mais le tex-mex rock est la musique des surfers du Golfe du Mexique, et si le mouvement prend un peu d’ampleur, Joe King et ses Crowns deviendront alors de nouveaux Beach Boys.
Le lendemain à l’aéroport, je n’ai aucune envie de quitter Joe King et Nicole, mais j’ai rendez-vous avec d’autres Texans. Ce pays-là a peut-être une étoile solitaire, mais les stars n’y manquent décidément pas…
Gérard BAR-DAVID
À SUIVRE
Publié dans le numéro 186 de BEST daté de janvier 1984

Voir sur Gonzomusic LA TERRE DES ÉTOILES Épisode 1
