SUR LE DIVAN D’AVIDAN : Épisode 2

C’était il y a déjà trois mois, lorsque je sortais groggy par l’émotion de l’incroyable performance d’Asaf Avidan au Grand Rex. Bien entendu, j’avais déjà fondu comme neige au soleil sur « Unfurl », son époustouflant 8ème album. Et pour l’évoquer, je me suis à nouveau étendu sur son divan pour tenter l’analyse de l’inclassable artiste après la sortie d’un tel opéra rock capable d’embrasser si large de Kurt Weill à Kendrick Lamar. Focus sur l’un des artistes les plus singuliers de notre époque avec explication de texte et secrets de cuisine. Épisode 2…
Dix ans que je tends mon micro à Asaf Avidan ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Asaf+Avidan ) , dix ans que je suis sa progressions stratosphérique entre interviews et chroniques d’albums. Sans jamais transiger ou faire aucune concession, de sa voix haute d’écorché vif, il a toujours su exprimer son art avec flamme. Cette fois c’est pour évoquer « son « Unfurl » ( Voir sur Gonzomusic ASAF AVIDAN « Unfurl » ) ce grandiose et ambitieux opéra rap baroque et cinématographique qui nous réunit aujourd’hui dans ce bureau parisien…
« C’est un album touché par la grâce divine ?
Non, je ne qualifierai pas cela de divin, c’est surtout du domaine de l’inconscient de l’expérience humaine. Si tu lis Joseph Campbell en cherchant et en trouvant des archétypes dans certaines mythologies. Donc, si tu es inuit ou bushman ou si tu es maori ou si tu es grec, il existe bien des éléments communs à toutes ces légendes orales ; il y a un élément commun à l’expérience et aux nécessités humaines : nous avons tous besoin de nous nourrir et nous avons tous besoin de partager ces histoires. Et à mes yeux c’est vraiment intéressant et c’est la direction vers laquelle je souhaite tendre, c’est-à-dire que cela est tellement personnel que cela en devient universel. Donc si tu me demandes si cet album parle effectivement de moi, la réponse est : oui. Mais si tu me demandes est ce que cela n’est pas moi, la réponse est également: oui. (rire)
Tu nous rends les choses vraiment facile ! Parlons un peu musique, où as-tu trouvé l’idée de ce patchwork où John Barry percute Kendrick Lamar et Eminem puis Gershwin puis Bernard Herrmann…
Je ne choisis jamais vraiment ces choses-là, ce n’est donc pas un choix conscient …
… c’est plus fort que toi ?
… par moment, je dois admettre que oui. C’est en fait un dialogue éternel entre le conscient et l’inconscient. Parfois j’ai une idée et j’ignore complétement d’ où elle peut venir. Mais je vais te raconter comment je suis arrivé à mélanger tous ces différents styles musicaux. J’ai toujours, en tant qu’artiste, procédé par collages, c’est ainsi que sur « Different Pulses » tu peux entendre différents éléments de jazz, d’influences musicales cinématographiques, de musique électronique, dans « Gold Shadow », c’était plus jazzy et dans cet album particulièrement différentes chansons empruntent différents genres dont de la pop des années 50. C’est un peu la même réponse que pour la voix, en fait c’est toujours tout ce dont la chanson a besoin. Il existe une richesse née l’expérience, de l’immense spectre des émotions humaines que l’on doit dépeindre. Tu ne demandes jamais à un peintre de renoncer à trois de ses couleurs favorites pour l’obliger à n’en utiliser qu’une en particulier, cela n’aurait aucun sens pour moi.
D’accord, mais avant cet album tu n’avais jamais sonné comme Eminem tout de même et là c’est nouveau !
Oui c’est vrai c’est nouveau. Et je vais te dire précisément pourquoi. Lorsque j’écrivais les premières chansons de l’album, je les ai immédiatement écartées, car je sentais que j’étais en train de me perdre moi-même, donc c’est ainsi que je me suis à écrire des mots, beaucoup de mots, même énormément de mots… i’m going down down down…
… donc c’est cette avalanche de mots qui t’a dicté ta conduite… une avalanche des mots qui te sont soudain venu à l’esprit et qui ont donc créé cet effet rap ?
Exactement ! Et effectivement je me suis mis à chanter ces mots et là j’ai été pris de panique ; : je me suis dit impossible de mettre tous ces mots dans une seule chanson…
(rires)
… à moins que je ne les chante vraiment vraiment vite ! Et donc j’ai commencé à chanter de manière très speed et c’est là que j’ai eu l’illumination du rap. Mais là, ta conscience te rappelle à l’ordre et te dis : oh comme c’est intéressant, mais tu n’es pas censé rapper ? Et c’est là que j’ai décidé d’aller écouter Kendrick Lamar, Tyler the Creator ou encore Eminem sans oublier les Fugees écouter comment ils se jouent des mots et des structures de phrases. Et adore vraiment ce truc super futé que fait Eminem lorsque ses rimes ne sont pas à la fin des phrases mais en plein milieu. Je me suis dit : qu’est-ce que c’est génial. Même si à la maison, j’ aurais plûtot tendance à écouter plutôt du Dylan, Billie Holliday ou du Nina Simone.
Ah, il y a justement une chanson qui me rappelle Leonard Cohen.
Laquelle ? « The Great Abyss » ?
Non « Hooves » où tu chantes « the wind the wind is blowing… » comme Cohen dans « The Partisan », c’est volontaire n’est-ce pas ?
Bien sûr, tu t’en doutes ! Cela fait des années que musicalement j’utilise des citations de Cohen dans mes chansons. Certaines sont même ouvertement des tributes à son art si particulier. Mais dans mes albums il m’arrive aussi assez souvent de faire des citations de David Bowie. Dans mon album précédent « Anagnorisis » j’ai semé de nombreuses citations de Bob Dylan et je pense que ce n’est pas juste ok, mais surtout nécessaire car j’adore ne rien dissimuler des artistes qui m’influencent. Et j’adore le fait que tu le remarques… alors oui je dois avouer que cette fois j’ai beaucoup écouté Eminem et Kendrick Lamar comme dans « Anagnorisis » j’avais écouté aussi de la musique d’aujourd’hui et même du Billie Eilish. Cela ne s’entend pas de prime abord, mais je lui ai quand même emprunté quelques plans vocaux ! En fait, je n’ai pas peur de voler à quiconque, même si j’exècre tout ce qui peut ressembler à une interdiction d’une appropriation culturelle du genre : tu n’es pas autorisé à toucher à ça, car cela appartient à une communauté et pas à une autre. Mais toute l’idée même de culture c’est justement qu’elle puisse se mélanger, qu’elle puisse évoluer ! Et c’est bien plus grand que la manière dont chacun peut se définir individuellement. Car ce qui nous définit c’est justement l’inter-connectivité de toute cette culture. Alors oui, je n’ai pas peur de voler quoi que ce soit à quiconque tant que cela reste du domaine de la citation et non du plagiat…
Faute avouée est à moitié pardonnée…
…non… non… non…
Certains emprunts sont vraiment évidents comme John Barry…
… John Barry… est effectivement présent, mais j’avais déjà piqué cette idée de John Barry ce côté grand orchestre de jazz 50’s 60’s et je me suis dit je vais juste prendre ces quelques notes. Mais je dois surtout t’avouer que John Barry n’est pas l’influence majeure derrière cet album, car pour moi c’est plutôt Bernard Herrmann, le fameux compositeur des films d’Hitchcock. Je vais te raconter comment je me suis décidé à rendre cet album aussi cinématographique. J’étais au studio Miraval où je faisais une retraite pour écrire, c’est une longue histoire, avec des tas de protagonistes célèbres, mais peu importe, ce qui compte c’est qu’après quatre années sans avoir écrit une seule chanson, une sorte de miracle s’est accompli. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé crois-moi, je suis même parti au Mexique pour écrire, mais en pure perte car rien ne s’est passé. Et puis, j’ai fini par être invité à Miraval, pour une retraite d’écriture d’une semaine. Leonard Cohen disait si je savais de quel endroit viennent les chansons j’irai les visiter bien plus souvent. Je me suis retrouvé dans une villa et quelque chose dans ce paysage méridional s’est produit. Il y a eu un orage avec des éclairs très violent. On aurait dit un film de Kurosawa où il pleut du début jusqu’à la fin. Et c’est ainsi que j’ai écrit d’une seule traite les quatre premières chansons, juste à la guitare et au piano. Je n’avais pas mon ordi et tous les plug-ins et les orchestrations. Je n’ai même pas pensé en termes d’arrangements. Puis je suis rentré chez moi et j’en ai parlé à ma petite amie. « oh j’ai écrit énormément de mots, mais cela me parait être un peu n’importe quoi. ». Elle me dit : « ok joue moi les chansons ». Je les lui joue et elle dit : « oh c’est intéressant, tu devrais continuer dans cette voie ». Chaque semaine on regardait un film classique ensemble. Car j’avais fait des études cinématographiques, je suis un cinéphile, j’ai même pratiqué l’animation alors qu’elle est plus jeune que moi, qu’elle n’a pas vu autant de films que ça, donc je voulais lui en faire découvrir. Et, à ce moment-là, nous étions en plein cycle Hitchcock. Et on regardait « Vertigo (Sueurs froides) ». Nous sommes juste deux jours après que je sois rentré avec mes quatre chansons. Et soudain le film démarre sur ce thème musical ( Asaf se met alors à chanter) … ce thème est comme une spirale qui incarne ce « Vertigo » et soudain les cuivres s’invitent de toute leur puissance… bam… j’ai mis le film sur pause, puis j’ai couru jusqu’à mon studio et là j’ai commencé à écrire les compositions, les orchestrations, les arrangements de l’album. Et c’est à ce moment que je me suis dit : c’est exactement le son que je recherche.
Et c’est pour cette raison que tu as décidé d’utiliser un grand orchestre avec toutes ces cordes, ces violons, ces cuivres…
Oui la totale, c’est ce que je voulais.
D’où ce coté un peu « too much » par moments ?
C’est un album maximaliste et c’est volontaire. Je l’ai produit avec une autre personne.
Justement parle-moi de cette personne.

Tamir Muskat and Asaf Avidan
Il s’agit de Tamir Muskat. Il a été le producteur de « Different Pulses », de « Gold Shadow » et « Anagnorisis », trois des quatre albums que j’ai enregistrés. Mais il était le producteur et j’étais l’artiste. Et même si je suis un artiste quelque eu directif, je me sentais particulièrement à l’aise de le laisser produire à sa guise. Mais pour cet album-là, j’ai écrit les chansons, j’ai composé toute cette instrumentation. J’avais volontairement fait des maquettes particulièrement élaborées. Parfois c’est tout le contraire et elles sont ultra simples, juste à la guitare et quand j’arrive en studio, c’est là qu’elles prennent forme. Mais cette fois, je lui ai dit :j e veux que tu travailles avec moi sur cet album, mais je n’ai pas musicalement besoin de toi. Mais ce que je veux c’est que tu m’aides à gagner la ligne d’arrivée. Or je ne sais pas comment l’atteindre seul. Je sais ce que j’ai envie d’entendre, donc je n’ai pas besoin que tu me dises ce que tu penses qu’il doit y avoir dans les chansons. Je ne veux pas que tu me dises : cet instrument-ci ne convient pas ou tu dois rajouter un autre chorus, comme tu le suggères généralement. Dis-moi si cela te convient. Mais j’étais certain qu’il allait décliner car on travaillait déjà ensemble quand nous étions tout jeune. Et le premier album que nous avons fait ensemble « Different Pulses » était aussi sa première production. Et il y a toujours eu un certain ego entre nous. Mais cette fois je lui ai dit je veux que tu laisses ton ego à la porte et que tu me prennes par la main pour atteindre jusqu’à la ligne d’arrivée car je vais faire un truc dingue : je veux enregistrer avec un grand orchestre.
Comme un outil dont tu as décidé de te doter.
On ne peut pas vraiment le qualifier d’outil car en fin de compte j’ai obtenu bien plus que je ne l’espérais.«
À SUIVRE
Voir sur Gonzomusic Sur le divan d’Avidan: Épisode 1
https://gonzomusic.fr/sur-le-divan-davidan-episode-1.html
