GUITARE EN SCÈNE
Pour sa première visite à Guitare en Scène, à Saint-Julien-en-Genevois, Salim Zein a bravé les éléments pour accomplir sa sainte mission d’information sonique. Là, entre un déluge digne de Thunderstruck, notre live reporter a expérimenté un festival à taille humaine où la démonstration de force des Australiens d’Airbourne a prouvé de la manière la plus tonitruante que le rock’n’roll finit toujours par avoir le dernier mot.
Par Salim ZEIN
J’avais prévu d’arriver la veille au festival Guitare en Scène, à Saint-Julien-en-Genevois — ou GES pour les intimes. Finalement, j’ai changé mes plans. Avec le recul, je ne pouvais pas imaginer meilleure entrée en matière. C’était ma première visite dans ce festival dont on m’avait tant parlé. Dès les premiers instants, on comprend ce qui fait sa réputation. Ici, tout est pensé à taille humaine. Pas de gigantisme, pas d’usine à concerts, pas cette impression d’être avalé par une énorme machine. Au contraire, GES cultive volontairement la proximité, et cela se ressent immédiatement. On s’y sent bien. Les équipes sont accessibles, les festivaliers détendus, l’ambiance chaleureuse. Avant même la première note, on a déjà envie de revenir. Après plusieurs heures de route, la canicule a brutalement laissé place à une succession d’orages d’une violence spectaculaire. Toute la vallée était zébrée d’éclairs, la foudre déchirait le ciel et un véritable rideau de pluie accueillait les festivaliers. Impossible de ne pas avoir Thunderstruck en tête. Pour renouer avec le rock’n’roll, difficile de rêver d’une mise en scène plus spectaculaire. Au milieu de ce chaos météorologique, le staff du festival a fait preuve d’un professionnalisme remarquable. Sourires, disponibilité, efficacité : un immense bravo à toute l’équipe, qui a transformé une arrivée mouvementée en un accueil particulièrement chaleureux. Heureusement, sous le chapiteau, Airbourne était bien décidé à reprendre la main.
Airbourne, ce sont les grands enfants des frères Young. Non, on ne vous a pas menti : Mad Max, Toecutter et les grands espaces sont bel et bien australiens. Et cela s’entend. Le style Airbourne sent l’Australie à plein nez. Les barbecues entre copains, les grands espaces, la poussière rouge, les V8 rugissants, les tartines de Vegemite — cette improbable pâte à tartiner qui fait autant partie de l’identité australienne que les kangourous — et les pubs où le rock résonne jusqu’au bout de la nuit. Cette culture du « no bullshit », directe, sincère et généreuse, irrigue chacune de leurs chansons. Le hard rock australien est devenu une véritable signature dont l’influence dépasse largement les frontières de l’île-continent pour rayonner jusqu’aux confins du Commonwealth. On les présente souvent comme les héritiers d’AC/DC. C’est vrai… mais ce serait réducteur. Airbourne ne cherche pas à réinventer le hard rock ; il le célèbre. Un mur de Marshall, des Gibson Explorer, des riffs qui foncent droit devant, des refrains fédérateurs et une énergie qui semble inépuisable. Certains parleront de clichés. Moi, j’y vois une profession de foi. Les philosophes de la seconde moitié du XXème siècle Jagger et Richards avaient déjà tout résumé: It’s Only Rock ‘n’ Roll (But I Like It). Je les avais vus il y a sept ans. Une seule question me trottait dans la tête : avaient-ils conservé cette rage de jouer ? La réponse est tombée dès les premières mesures. Absolument. Joel O’Keeffe et ses compagnons jouent chaque concert comme si c’était le premier… et peut-être aussi le dernier. Pas de calcul, pas de filet, juste une envie irrépressible de faire vibrer une salle entière.

Satchel
Et puis est arrivé le bouquet final. Décidément, une tradition semble prendre de l’ampleur : inviter le guitar hero du groupe précédent à monter sur scène pour partager la fête. Et voilà qu’apparaît Russ Parrish, alias Satchel. Derrière ce pseudonyme — qui signifie « besace » — se cache un personnage plus vrai que nature. Moumoute blonde digne des plus grandes heures du hair metal, pantalon en spandex couvert de paillettes, Stratocaster en bandoulière… un look que même Ritchie Blackmore n’aurait probablement jamais osé adopter. Au début, les caprices de la sonorisation compliquent un peu les choses. Le pauvre Satchel peine à trouver sa place dans le mix. Mais très vite, tout rentre dans l’ordre. Il rappelle qu’il n’est pas seulement un virtuose du shred lancé à toute vitesse jusqu’à la vingt-quatrième case. Le bonhomme possède aussi un véritable toucher blues, du phrasé, du goût et ce sens de la respiration qui distingue les grands guitaristes.
La fête pouvait se terminer comme elle avait commencé : sous le signe de l’Australie. Quelques mesures de Riff Raff d’AC/DC suffisent à transformer le chapiteau en véritable séisme. Le tsunami provoqué par Airbourne et Satchel balaie la vallée de Saint-Julien-en-Genevois avec une telle puissance que les orages qui l’avaient secouée quelques heures plus tôt ne ressemblent plus qu’à une goutte d’eau dans l’océan. La promesse d’AC/DC a désormais plus de cinquante ans, mais le flambeau brûle toujours avec la même intensité. Beaucoup ont essayé de le reprendre ; peu le portent avec autant de conviction. Airbourne ne remplace personne. Ils entretiennent simplement cette flamme avec une authenticité désarmante. Puis les lumières se rallument. Comme beaucoup, je me réjouissais de retrouver avec impatience mes éleveurs de canards gersois favoris, The Inspector Cluzo. On se prépare à rejoindre la scène du Village lorsque le staff monte sur scène pour prendre le micro. On comprend immédiatement que la nouvelle ne sera pas bonne.
Les orages ont finalement eu raison de la scène extérieure. Trempée et devenue impraticable, elle ne permettra pas au duo gersois de se produire.
Les seules cordes qui se seront finalement exprimées ce soir-là auront été celles qui tombaient du ciel. Une vraie déception, bien sûr, mais difficile d’en vouloir aux éléments lorsqu’ils décident eux aussi de faire le spectacle.
En quittant le site, je me suis surtout dit que Guitare en Scène avait quelque chose de précieux. Dans un paysage où tant de festivals cherchent à devenir toujours plus grands, toujours plus spectaculaires, celui-ci a choisi de rester profondément humain. Et cela change tout. On n’a jamais l’impression d’être un numéro ou un simple détenteur de billet. On est accueilli, guidé, considéré. On s’y sent bien, tout simplement. Tous les rockers écrivent un jour leur lettre au Père Noël. Ils y demandent des Gibson, des Marshall, des riffs qui claquent, des décibels, une fosse en fusion et un concert inoubliable. Le plus souvent, on ne reçoit qu’une partie de la commande. Avec Airbourne, c’est différent. À tous les coups, on gagne.
Et avant de reprendre la route, je voudrais adresser un immense merci à toute l’équipe de Guitare en Scène. Aux bénévoles, aux techniciens, au personnel d’accueil, à toutes celles et ceux qui travaillent souvent dans l’ombre pour que les artistes puissent briller dans la lumière. Merci pour votre disponibilité, votre professionnalisme, votre gentillesse et votre accueil chaleureux. Vous avez largement contribué à faire de cette première visite un souvenir qui, lui, ne sera certainement pas emporté par l’orage. À l’année prochaine, avec grand plaisir.
All pix by Salim Zein
