TELEVISION « Marquee Moon » et « Adventure »
Réédités en 2026 les deux premiers 33 tours de Television rappellent la singularité d’un groupe qui, en quelques années seulement, a redéfini les possibilités de la guitare rock. De la tension électrique de « Marquee Moon » aux nuances mélodiques d’ « Adventure », ces deux monuments complémentaires continuent de façonner le rock d’aujourd’hui de leur punkitude new yorkaise insurgée, un « no future », somme toute aussi futuriste que cathodique, qui fait toujours autant rêver JCM.
Par Jean Christophe MARY
Certains groupes n’ont eu besoin que de quelques albums pour inscrire durablement leur nom dans l’histoire du rock. Television est de ceux-là. En deux albums parus à un an d’intervalle, le quatuor new-yorkais a imposé une conception du rock à la fois libre, exigeante et profondément mélodique. À rebours des formats convenus et des démonstrations virtuoses, Tom Verlaine et Richard Lloyd ont inventé un langage guitaristique fondé sur l’échange, la tension et le mouvement. Les rééditions de « Marquee Moon » (1977) et d’ »Adventure » (1978), publiés en CD enrichis de titres bonus et en vinyle, offrent l’occasion de mesurer à nouveau la portée de cette aventure singulière. Bien au-delà de la nostalgie, elles rappellent combien cette musique demeure vivante, inventive et irréductible aux étiquettes.
Au milieu des années 1970, New York devient le laboratoire d’une nouvelle scène rock. Dans le quartier de Bowery, le CBGB accueille Patti Smith, les Ramones, Blondie, les Talking Heads, Mink DeVille et Television, formations qui partagent le désir de rompre avec les conventions d’une industrie musicale devenue pesante. Mais cette proximité géographique et historique ne doit pas masquer les différences esthétiques. Là où les Ramones privilégient la concision et l’efficacité immédiate, Television choisit l’exploration, les constructions élaborées et une sophistication instrumentale qui ne sacrifie jamais l’émotion. Autour de Tom Verlaine, chanteur, guitariste et principal compositeur, se dessine une formation dont l’équilibre repose bientôt sur la complémentarité de deux guitares, celles de Verlaine et de Richard Lloyd, soutenues par la basse de Fred Smith et la batterie de Billy Ficca. Le départ de Richard Hell, remplacé par Fred Smith, avait permis au groupe de stabiliser son identité musicale. Dès lors, Television développe une écriture singulière, dans laquelle les instruments ne se contentent plus d’accompagner la voix : ils deviennent des personnages à part entière, capables de dialoguer, de se dérober et de relancer le récit musical.
Enregistré en 1976 sous la direction d’Andy Johns, avec Tom Verlaine à la coproduction, « Marquee Moon » paraît en février 1977. L’album frappe d’emblée par la clarté de son enregistrement, la précision de ses arrangements et le refus des effets superflus. La puissance du disque naît de l’intelligence de sa construction, de la manière dont chaque motif se transforme et dont chaque instrument trouve sa place dans un ensemble toujours en mouvement. Dès « See No Evil », un riff incisif impose une énergie nerveuse, immédiatement contrebalancée par une mélodie d’une remarquable netteté. Venus déploie une poésie énigmatique, tandis que Friction entretient une tension presque physique. Avec « Elevation » et « Guiding Light », le groupe révèle une sensibilité plus contemplative. « Prove It » joue sur les ruptures et les relances, avant que « Torn Curtain » ne referme le disque dans une gravité mélancolique. Mais c’est naturellement le morceau-titre qui donne à l’album sa dimension exceptionnelle. Pendant près de dix minutes, « Marquee Moon » organise une véritable odyssée électrique. La guitare de Tom Verlaine semble chercher sa propre voie, tandis que celle de Richard Lloyd lui répond, la prolonge ou lui oppose une trajectoire inattendue. Ces lignes mélodiques s’entrelacent sans jamais se confondre. Si la virtuosité est incontestable, elle ne constitue jamais une fin en soi : elle sert une architecture, une respiration, une émotion. Cette manière de concevoir la guitare comme un instrument de conversation plutôt que comme un simple vecteur de puissance constitue l’apport majeur de Television. Là où le rock traditionnel repose souvent sur la répétition d’un riff ou l’alternance entre couplets et refrains, le groupe introduit une liberté de développement qui annonce certaines orientations du post-punk et du rock indépendant. L’influence de Marquee Moon se fera sentir durablement, mais réduire l’album à son héritage serait oublier l’essentiel : sa beauté propre, son étrangeté et cette capacité rare à conjuguer rigueur formelle et sentiment d’improvisation.
Un an plus tard, Television aurait pu tenter de reproduire cette formule devenue emblématique. Le groupe choisit une autre voie. Paru en 1978, « Adventure » déplace subtilement le centre de gravité de sa musique. Moins abrasif, plus mélodique, parfois plus introspectif, le disque privilégie les nuances sans renoncer à l’exigence instrumentale qui faisait la singularité du premier album. Ce changement de perspective a pu dérouter ceux qui attendaient une nouvelle déflagration. Il témoigne pourtant d’une véritable maturité artistique. « Adventure » ne cherche pas à rivaliser avec « Marquee Moon » sur le terrain de la tension permanente ; il explore ce que le groupe peut accomplir en laissant davantage respirer ses compositions. « Glory » ouvre l’album sur une énergie lumineuse, tandis que Days adopte une tonalité plus douce, presque intemporelle. « Foxhole » retrouve une nervosité tranchante et « Careful » confirme le goût de Television pour les lignes mélodiques précises.Avec Carried Away, le groupe laisse transparaître une mélancolie feutrée, empreinte dedélicatesse. « The Fire » installe une atmosphère plus sombre, avant qu’ »Ain’t That Nothin’ » ne retrouve une forme de frontalité. À l’écoute, les deux guitaristes démontrent ici que leur complicité ne repose pas seulement sur les longues échappées instrumentales. Leur force réside également dans l’économie des moyens, l’art de la retenue et la capacité à faire naître une émotion à partir d’une inflexion, d’un silence ou d’une note suspendue. Là où Marquee Moon fascine par son intensité, Adventure séduit par sa profondeur. Si le premier constitue le sommet le plus éclatant de Television, le second en révèle les dimensions les plus délicates.
La séparation du groupe, quelques mois après la parution d’ « Adventure », a contribué à entretenir son aura. Television se reformera ponctuellement, notamment au début des années 1990, avant de retrouver à diverses occasions le chemin de la scène. Mais l’essentiel de son apport était déjà inscrit dans ces deux disques. La disparition de Tom Verlaine, le 28 janvier 2023, à l’âge de 73 ans nous rappelle l’empreinte singulière d’un musicien qui a su faire de la guitare un langage à part entière, aussi intellectuel qu’émotionnel. Les rééditions de 2026 invitent à redécouvrir ces enregistrements à travers des éditions CD enrichies de titres bonus et des versions vinyle, accompagnées de versions alternatives, de prises inédites et de raretés. Ces compléments éclairent les différentes facettes du travail du groupe et intéresseront autant les collectionneurs que les auditeurs désireux d’approfondir leur connaissance de ces œuvres. « Marquee Moon » et « Adventure » ne sont pas seulement les témoins précieux d’une époque où le rock cherchait de nouvelles voies. Aujourd’hui encore ce sont deux albums d’une étonnante actualité, capables de rappeler qu’une musique populaire peut conjuguer liberté, exigence et raffinement sans perdre sa force expressive. Deux sommets qui près d’un demi-siècle plus tard conservent éclat et modernité.
